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Colin MacGowan

Chambre 18

"Une histoire familiale urgente"

Heureusement que j’avais profité de ma première nuit. Certaines des suivantes furent beaucoup moins calmes. Notamment la nuit dernière où, dans une des chambres voisines, un prélude de Rachmaninoff - s’échappant de je ne sais quel appareil, à un volume sonore faisant passer un avion à réaction pour une berceuse - a dû réveiller tout le 2e étage, au moins. On serait à même de s’attendre à plus de sérénité dans une auberge isolée dans le Jura. Il semblerait qu’elle accueille une galerie de personnages pittoresques, à mon grand étonnement. J’avoue que je ne cherche pas forcément à entrer en contact avec les autres résidents, j’observe sans vraiment faire attention, mon esprit étant souvent emporté ailleurs, loin.


J’ai rencontré Lucie il y a quelques mois, lors d’un festival qui accueillait mes artistes préférés du moment : Suuns, Big Thief, Sharon Van Etten, Kim Gordon, Low, entre autres. J’avais vu comment elle ressentait la musique, comment tout son corps se revêtait de mouvements en harmonie avec les rythmes, la tension qui se dégageait de la musique se retrouvait en gestes, en émotions visibles et sensuelles. Comme à mon habitude, j’avais eu le plus grand mal à passer au-delà de ma timidité pour l’aborder, mais échanger autour d’artistes qu’on aime également permet de surpasser sa crainte d’importuner, d’être inintéressant ou inopportun… Nous avions ensuite passé une grande partie du festival ensemble, et l’après avait signifié un manque que je n’avais jamais connu de façon aussi violente auparavant. Que s’était-il passé, dont je ne m’étais pas aperçu consciemment ? Est-ce sa chevelure châtain claire bouclée, ses yeux marrons aux éclats verts, sa simplicité tant dans ce qu’elle portait que dans son attitude, sa façon touchante de parler sans filtre et sans jugement, sa bonne humeur communicative… ? C’était devenu comme une drogue, et le manque était criant. Je devais la revoir, vite.
Un appel et un trajet en train plus tard, nous nous retrouvions une semaine plus tard à Angers où elle réside depuis quelques années. Ce fut un des plus merveilleux week-end de ma vie.


C’est tout de même étonnant de n’avoir jamais croisé Erwan sur les routes que nous parcourions chacun de notre côté mais avec la même envie de découvrir le monde, et accessoirement les plats de chaque pays traversés. Il faut savoir être curieux de tout, et ne pas s’effrayer devant l’incongru et le bizarre.
Il a suffi qu’il s’arrête à mon magasin à Quimper pour faire réparer le frein avant très fatigué de son vélo qui venait de lâcher en revenant de sa tournée des restaurants de la côte bigoudène. On a eu vite fait de sympathiser, et d’échanger sur nos différents voyages à bicyclette… et sur ses talents de cuisinier baroudeur. À un moment, il m’a dit : “Aimez-vous les profiteroles ?” Ça m’a rappelé le fameux “Aimez-vous les caramels mous ?” du professeur dans L’étoile mystérieuse de Tintin, tout content de sa découverte, et qui veut fêter ça avec des caramels… Je ne pouvais que répondre par l’affirmative. Il m’a dit en avoir goûté de très bonnes pas plus tard que le midi même, au Doris à Kérity, petit port non loin de là. Mais, en toute modestie, il m’a ensuite évoqué la dernière fois qu’il avait eu le loisir d’en préparer, les fameuses “Profiteroles à la Robergeot” dans une belle auberge du Jura qui venait de rouvrir, et combien elles avaient été plus qu’appréciées. Le hasard m’avait apporté mon lieu de vacances sur un plateau, la brochure qu’il m’avait laissé m’incitant à réserver une chambre pour 2 pour deux semaines dans cet endroit qui semblait parfaitement adapté à nos premières vacances ensemble avec Lucie.


Las. Elle devait arriver ce mardi pour passer une petite semaine à l’auberge[1]. Je pensais que nous aurions enfin l’occasion de s’échapper de nos quotidiens pour vivre un moment en suspension, dans un cadre superbe - oui, tout de même, il faut être insensible pour ne pas succomber à l’atmosphère paisible et chaleureuse qui règne ici, avec ce lac, entouré de bois. De faire des balades en tandem, pédalant en chœur sur les routes sinueuses, découvrant des paysages époustouflants, des points de vue uniques, des endroits où se lover pour s’évader de nos enveloppes charnelles, entrer en fusion.
“Une histoire familiale urgente, je ne peux pas venir”. C’est en résumé ce qu’elle m’a dit quand je l’ai appelée lundi pour prendre des nouvelles et organiser plus précisément son arrivée le lendemain matin. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. Chaque matin, je prends la route, je teste de nouveaux itinéraires mais les paysages me semblent maintenant mornes et sans relief…

À cœur perdu, juil. 2020
À cœur perdu

Note

[1] C’est tout ce qu’elle avait pu avoir comme vacances à cette période : dans le tourisme, c’est compliqué en été…

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