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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Pyrrhus, je crois. Un truc au sujet de Pyrrhus.

J’avais une mission, ce matin, en arrivant à l’auberge. En fait… Plutôt deux. La première était purement égoïste : essayer de voir Anna. Au minimum m’enquérir d’elle. L’autre m’avait été collectivement confiée. Une sorte d’intervention que, tous, nous avions décrétée comme nécessaire et urgente. Par tous, j’entends bien entendu Lulu, l’autre bourricot d’Henri, mes greluches et moi. Oui, parfaitement : l’autre bourricot. Parce que c’est lui qui a confirmé ouvertement mon ressenti de ces derniers jours. Et il ne me l’a même pas dit en direct, non, non. Trop simple. Il a fallu que ça transite par les filles avant de m’arriver. OK. Je leur accorde qu’à ce moment-là de la transmission, toutes les grandes lignes de la manœuvre à venir avaient été soigneusement décidées. Je n’allais donc être que le messager. En gros, ce pauvre type qui risque bien de se faire tirer dessus. Autant dire que j’ai commencé par allumer Henri.

— Monsieur s’en est bien rendu compte, monsieur a bien compris, monsieur a commencé à en discuter avec Lucien, monsieur est venu s’assurer du soutien aérien des pisseuses, mais monsieur se déballonne pour en parler lui-même à la principale concernée. C’est classe ! Félicitations ! Et maintenant, c’est ma pomme qu’on envoie prendre le risque de sauter sur une mine. Toi, t’es un pote, un vrai !
— Tu vas arrêter de beugler ou va falloir que je te mette sur la gueule ?
— Ben, tiens ! Faisons ça, dis donc ! J’ai de l’énergie à revendre !

Charlie s’apprêtait déjà à intervenir mais l’autre couillon venait de trouver le coup imparable.

— Risquer de sauter sur une mine, justement ! Crétin ! Si Jeanne est du genre à éparpiller du shrapnel comme Charlie — ce que je soupçonne —, moi, je connais que deux personnes sur Terre capables de survivre à ça : Léo et… Toi.
— …
— Et Léo n’a aucune raison de se mêler de ça. Toi, par contre, t’en as un bataillon d’raisons, j’dis !
— Fait chier…
— J’me trompe ?
— Ah ! C’est bon, hein ! N’en rajoute pas !
— J’ai pas raison ?
— Putain, Henri ! Tu me gonfles ! Si. Tu as raison. C’est bon ? Tu es content ? Tu as raison.
— Casse pas la tête, va ! Même si ça t’écorche, je m’en contenterai.
— Il a raison, Gaz’…
— Je viens de l’admettre, Charlotte. Faut vraiment que je le répète ?
— Dis ! Tu vas calmer ta joie, gros ! Et tu ne me Charlotte pas !
— Allez, allez ! On respire les Gumowski-Bonaventure… On inspire profondément et on expire bien tranquillement…

On s’est regardé tous les quatre. Un bon moment. Silencieusement.

Bon… Je vais essayer de profiter de la livraison de demain matin.


Fidèle à mes habitudes de l’approvisionnement matinal, j’ai posé le Toyota au plus pratique pour décharger les denrées du jour et livrer ça à Janette en cuisine.

— Jeanne est à la réception, je présume ?
— Ou en train de faire les chambres. Ou peut-être au bureau à régler des trucs avec des fournisseurs. Ou peut-être bien en train de gérer la treasury… You know what I mean, right ?
— Yep. Justement…

À ce moment-là, j’étais persuadé que Janette avait déjà dû tenter de lui faire entendre raison. Il allait sans doute me falloir une unité de déminage.

Réception. Pas depuis longtemps, à mon avis. Pas pour longtemps non plus. Surpris que l’alarme des Guinard ne hurle pas tellement la zone empestait le brûlé. Elle avait vraiment une sale tête. C’était d’autant plus flagrant sur son joli visage. Allez. Courage.

Soyons désinvoltes, et n’ayons l’air de rien…


J’en suis ressorti en un seul morceau et sans la moindre égratignure. La fatigue, seule, ça assèche les yeux. Les siens commençaient à baigner. Ça n’aurait servi à rien d’en rajouter par une remarque ou un geste maladroit. Si rien n’a explosé, c’est parce qu’elle était déjà bien à bout, c’était à deux doigts de nous l’engloutir. Quand j’ai vu qu’elle acceptait ces mains tendues, j’ai voulu tenter un peu plus. Je me suis ravisé en entrapercevant le fil du détonateur qui affleurait à peine. Fais pas le malin, va. C’est déjà beaucoup ce qu’elle consent. Comme nous l’avions supposé, elle a tenu à poser des conditions. Celles-ci collaient assez au compromis que nous avions validé la veille, au sein de notre petit comité de conspirateurs. Deal. Particulièrement satisfait de moi, j’ai même usé de Marco pour lui soutirer un vrai sourire en guise de cerise sur le gâteau.

Il ne me restait plus qu’à confirmer la réussite de la mission aux autres protagonistes. SMS pour tous pour annoncer ça. Henri transmettrait certainement de vive voix à Lucien au début de son service. Mais en retrait et en douce depuis le Toyota. Simple question de principe. Note to self : demander son petit 06 à Lulu, ça servira tôt ou tard.

Tiens bon, Jeanne. Vous avez intérêt à assurer, les siamoises. Pas de conneries. On ne joue pas là.

Sortant mon mobile de la poche, je sautai dans le Toyota.


Fichue intuition.

Lorsque j’ai vu l’enveloppe sur le siège passager, avec cette étrange petite pierre posée délicatement dessus, j’ai compris.

Je me suis pétrifié.
Tout est devenu froid et étroit.

Je ne reverrais pas Anna.


Il fait nuit depuis longtemps, maintenant. Je suis tout de même parvenu à avertir — vers midi — la team « Sauvons Jeanne » par SMS. Précisant à Charlie que je n’allais peut-être pas être là ce soir, sans m’étaler. Son Oh oh… <3 en retour a fini de fracasser mon cœur devenu glace et d’en disperser les fragments.

Je ne sais même plus depuis combien de temps je suis assis seul, là, dans cette clairière sanctuaire. Je sais pourtant qu’elle ne viendra pas. Je sais bien que je ne la trouverai pas. Je l’ai cherchée partout. Toute la journée. Alors ? Qu’est-ce je fous là, recroquevillé dans mon blouson, les yeux humides et dans le vague ?

J’attends le Snurk.
Ou l’esprit de Hoshi.

Peut-être…
Peut-être que…
Peut-être qu’ils me diront où, quand et comment retrouver Anna.
Peut-être que cette pierre dans ma main fera des miracles avec un éclat de lune.
Peut-être que…
Peut-être…

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