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Jeanne Lalochère

l’aubergiste

Gaston en mission

Il est arrivé tout sourire ce matin après avoir déposé la livraison dans la cuisine :

« Tu viens, on va se boire un café dans la salle de repos ?

— J’ai pas le temps Gaston. Il est déjà dix heures et demie et j’ai encore six ou sept chambres à faire, ensuite il faut que je fasse la mise en place pour midi. Tu n’as pas vu Adèle par hasard ? Elle boude depuis ce matin.

— Justement, prends cinq minutes pour souffler, ça ne changera rien et il faut qu’on parle. »

Malgré la fatigue, je lui souris et j’accepte. Munis de nos deux mugs de café nous nous réfugions dans la petite salle à côté du garage à vélos. Il veut me parler de sa belle je parie, mais qu’il n’espère pas me tirer les vers du nez ! La soirée de vendredi était très sympa, vraiment, et je n’ai pas regretté d’avoir lâché un peu mon masque directorial, mais je n’irai pas jusqu’à trahir ce que j’estime relever du secret professionnel.

« Si c’est pour avoir des infos sur Anna, ne compte pas sur moi. Tout ce que je peux te dire c’est qu’elle n’a pas demandé sa note.

— Ah ouf. Bonne nouvelle. Elle est un peu en mode furtif depuis vendredi, mais ce n’est pas de ça que je voulais te parler, pas essentiellement en tout cas. »

Il semble rassembler ses pensées. J’attends, avec un peu d’impatience à l’idée du boulot qui, lui, ne peut attendre, mais décidée à être attentive à ses soucis.

« On n’a jamais eu l’occasion de beaucoup se parler de sujets personnels. Je ne pense pas t’avoir dit qu’avant de me réinstaller ici, j’ai fait un méchant burn-out. Tu n’en es pas là, mais je reconnais des signes et je ne suis pas le seul. Lucien et Henri s’inquiètent aussi. Et si Adèle fait la gueule c’est peut-être parce que tu t’emportes plutôt facilement ces temps-ci, avec elle comme avec un peu tout le monde. Je me trompe ? »

Non bien sûr il ne se trompait pas, j’étais capable de le voir moi-même mais c’est normal d’être un peu à cran quand on est fatiguée, non ? Mine de rien il manque deux personnes au moins depuis le départ de Léandre puis Lisa malgré l’aide ponctuelle de Mme Danchin et Denis ne m’est pas d’un très grand secours. C’est ce que je lui ai expliqué très calmement. Si calmement d’ailleurs que sous son regard attentif et à la pensée que les trois gars s’inquiétaient pour moi et qu’il était là en quelque sorte en mission à mon « chevet » les larmes me sont montées aux yeux, totalement inattendues. Il n’a pas vu ou a fait semblant de ne pas voir.

« C’est bien si tu t’en rends compte. Tu as prévu quoi alors avant d’épuiser tes dernières réserves ?

— J’ai passé une annonce dans la gazette professionnelle hier. Il y a un gars qui a un CV intéressant avec lequel je ferai une visio demain. S’il fait l’affaire, il commencera le 1er août.

— Ça fait loin et une personne c’est pas assez. Les filles disent…

— Les filles ? Ah parce qu’elles sont aussi dans la boucle ?

— Évidemment ! C’est même avec elles qu’Henri en a parlé en premier. Quand Charlie est dans le coin, Henri habite quasiment à la maison.

— Ça me fait bizarre que vous vous inquiétiez pour moi. Doux mais bizarre. En principe c’est Gabriel, mon frangin, qui me tartine de bons conseils. Pardon, ça sonne comme un reproche, ça n’en est pas un, ça me fait tout drôle mais dans le bon sens. On va se faire tous des grandes déclarations d’amour là ou bien ? Elles disent quoi les filles alors ?

— Elles disent qu’elles débarquent ce soir pour le service du resto et demain matin pour le petit déjeuner que Lucien aura lancé comme il a proposé et qu’elles t’aideront à faire les chambres si tu leur montres ce qu’il faut faire. Et toi tu vas passer une soirée tranquille avec Adèle et faire une bonne nuit pour commencer et on avisera ensuite mais je suis chargé de te dire que tu ne les délogeras pas tant que tu n’auras pas repris du poil de la bête.

— C’est super gentil mais je ne sais pas si j’aurai le temps de rédiger de nouveaux contrats et faire toutes les formalités d’ici ce soir. Et puis il faut qu’elles profitent de leurs vacances. Quant à Lucien il fait déjà plein d’heures, je ne peux pas lui demander plus.

— Ah mais tu ne veux pas comprendre sale bête. On te demande ton avis par politesse mais ce serait vraiment pas sympa de ta part de leur refuser de jouer à la marchande alors qu’elles ne rêvent que de ça et refusent évidemment d’être payées. Quant à Lucien, il m’a parlé d’un accord spécial à proroger, il paraît que tu comprendras. Et Henri il dit que c’est lui qui te doit des heures et que tu comprendras aussi même si tu feras mine que non. »

Je souris malgré moi. Ces gens sont tous fous.

« Je ne sais pas quoi dire…

— Tu dis oui Gaston, bien Gaston et tu passes une deuxième annonce illico.

— Non, je ne vais pas passer une deuxième annonce. Gabriel a pris des parts dans l’auberge pour me permettre de l’acheter et la rénover mais il a au moins autant besoin d’argent que moi, je veux le rembourser. Et là avec l’auberge qui marche bien mieux que prévu je pourrai lui en donner déjà un bon bout à la fin de l’été si je fais gaffe et c’est ce que je veux faire. »

Gaston comprend sans doute à mon ton qu’il ne faudrait pas aller plus loin dans la gestion de mes affaires, même si je suis évidemment très touchée par leurs propositions… que je vais accepter. J’ajoute :

« Ce que je vais faire c’est demander au candidat que je vois demain s’il pourrait commencer plus tôt. Henri et Lucien n’auraient comme ça pas à bouger leurs horaires. Quant aux filles, un repas par jour seulement, pas les deux, et les chambres seulement un étage à elles deux et pas le week-end. Et uniquement pour quelques jours le temps que je récupère. On est ok ?

— On est ok. Crachons dans nos paumes et serrons-nous la main. Il paraît que c’est comme ça que tu passes tes meilleurs contrats.

— Pffff, t’es con. Tire-toi avant que je prévienne Anna que tu es un type insupportable. »

Avec un grand sourire, Gaston s’enfuit sans demander son reste.

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