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Anna Fox

Chambre 12

Épilogue : Il fera longtemps beau demain

Un jour Hoshi a disparu. Comme ça. Un matin de plein été. Je me suis réveillée et il n’était plus là. Je me suis réveillée dans un monde où Hoshi n’était plus là. Un monde qui avait l’air exactement pareil mais où Hoshi n’était plus là. Un monde qui est devenu plus vide que le plus noir des trous dans le ciel. Il n’avait rien dit. Ces mots peut-être, griffonnés sur un morceau de papier bleu : Oublie moi. Oublie moi. Je t‘assure que je t’embrasse pour toujours et à jamais. Mais non, je n’ai jamais retrouvé ce papier et ces mots n’étaient pas pour moi. Ils étaient pour Lise quand Alex est parti lui aussi, lui laissant les clés de la moto.

Hoshi et moi nous nous sommes rencontrés tout gamins. J’avais perdu mon pays natal puis mon pays d’enfance, et c’est à l’arrivée dans cet autre monde de collines et garrigues qu’Hoshi est venu vers moi. Je vivais avec la blessure béante de l’exil, rien ne me consolait de la perte de ma jungle mêlée de savane, de la perte de mes animaux, de la perte de ma liberté courant la brousse dans tous mes jeux de garçon. Puis Hoshi est arrivé. ll me disait : Je t’emmènerai dans un pays qui sera le tien. Tu choisiras tes rivières, tes vallons et tes cascades, tes lianes et tes baobabs, les couleurs de ton ciel. Pour toi, je sortirai l’Oiseau-Chat de nos poches et nous danserons à son bras. Et puis Hoshi est parti. Parfois, je me demande s’il n’est pas né de mon regard.

Mais tous les ans, quand vient l’été et ses brûlantes promesses, mon coeur se gèle. Il me faut partir loin de tout.

Dans le village, il s’est murmuré qu’il s’était embarqué pour l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Peut-être. Dans ses yeux filaient souvent des voiliers. Et nous aimions tellement la mer, celle qui se déroule vers le Sud et qui boucle la terre, celle qui nous invite à prendre le large. Et la mer nous aimait. Hoshi entrait dans l’eau en marchant sur les mains, j’improvisais des roues sur le plat des rochers. Nous allions ensemble jusqu’au fond de la nuit. Sur nos corps ruisselants, du bout des doigts, nous dessinions des souvenirs, Hoshi embrassait mon bras pour boire mon sel. Nous nous séchions au soleil et, quand j’avais peur de m’endormir, je lui demandais de me réveiller. Sur les troncs des pins de cette petite calanque, nos deux initiales sont toujours gravées. Par quel couteau, pour quel cœur ?

A cet instant où je revois la mer, je ne sais pas où est Hoshi. Je me dis qu’il est vivant, quelque part sur cette terre, à regarder lui aussi la mer.

Je me dis qu’il faut oublier. Oublier un peu. Oublier assez pour vivre ce que je veux vivre. Je ne désire rien d’autre que de vivre.

Je vais m’étendre sur la plage et fermer les yeux. Ecouter ce vent qui caresse les vagues avec l’odeur brumeuse du sel et des rêves. Quelqu’un arrivera. Il atteindra la plage, il restera debout et il regardera la mer. Puis il me regardera. Je croise les griffes que ce soit Gaston. Je voudrais tant qu’il soit là et qu’il me prenne par la main. Peut-être qu’en nous fixant du regard, dans une longue étreinte, nous pourrions ouvrir ce moment sur l’arc-en-ciel de demain. Love me tender. Love me sweet. Never let me go. Je n’ai d’autre espérance. Je suis fragile.

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