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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Paradoxal

Et si le silence ultime n’était qu’un bruit strident ? Serait-ce donc « ça », le dernier son perçu par les oreilles ? Lorsque tout s’éteint. Lorsque tout doit se terminer. Lorsque le rideau doit tomber. Métallique. Lourd. Brutal. Envolée lyrique et crissante. Ça s’accélère. C’est le chant hurlé et effréné d’une lame circulaire. Qui taille dans la masse. Qui taille dans la masse. Qui ferraille. Qui fait rage.


Allo, Houston ? Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ? J’étais persuadé que le décollage avait été réussi. Mais je ne comprends plus. Je ne comprends rien. Les voyants du tableau de commandes clignotent frénétiquement. Je ne reconnais pas la séquence. Il y a même une alerte. Violente. Violette. Pas sur le manuel. Elle ne figure pas sur le manuel ! Vous entendez ? Elle ne figure pas sur le manuel ! C’est clair ! Qu’est-ce qu’il se passe ? La poussée a été franche et brutale. Je me souviens du sentiment de m’être arraché à cette Terre. Enfin. Je visais les étoiles, loin par-delà la Lune. Je voulais de nouveaux rayons. De nouveaux soleils. J’ai bien vu toutes ces promesses scintiller au travers du cockpit. Et puis…

Tout a basculé. Ou vrillé. Combien de dimensions y avait-il alors ? Le temps se courbait-il ? J’ai cru devenir toupie. Je crois que j’ai piqué. Maintenant, mes seules étoiles sont ces voyants qui me crient que rien ne va. Que rien n’ira. Que la vie est une putain et le destin son mac. Que je suis vivant. Et que je devrai payer — encore — pour ça.


Au-dessus des bois noirs, le ciel de cette nuit est onirique. C’est une toile indigo. Tendue bien au-dessus de nos têtes. Au-dessus de la canopée. Nous nous faisons face, au centre de cette clairière. Nous attendons la Lune qui nous donnera le signal. Son apparition sonnera la cloche. Nos regards se fondent l’un dans l’autre, profonds. Se sondent. Nos yeux sont fous. Nous avons convenu du choix des âmes. Nul n’en ressortira vivant. À l’amour, à la mort. Jusqu’au recommencement des temps. C’est un éclat de lumière dans ses yeux qui lance le combat. Pas d’observation. Pas de danse. Nous nous ruons. Nous nous heurtons. Violemment. Elle m’agrippe. Je la repousse. Je l’agrippe. Elle me fait valser. Se jette sur moi. Je l’esquive. La plaque au sol. Mes dents cherchent sa jugulaire. Ses griffes taillent ma chair pour mettre mes poumons à l’air. Je la mords. Elle me taillade. Nos peaux en lambeaux. Nos membres écartelés. Nos corps emmêlés. Nos corps fusionnés. J’ai le goût de son sang dans la bouche. Elle a le goût de mon sang dans la bouche. Sa toison est rousse. Mon poil gris et noir. Nos fourrures tachées de nos sangs d’un rouge vibrant. Éclatant. Écarlate. Bouillonnant. On se contorsionne, on s’étreint, on se contraint, on se libère, on se renifle et on se lèche. Plaies béantes. On se repousse. On halète. Muscles, tendons et nerfs à vif. La vraie nudité se cache sous la peau. Recommençons. La terre tremble. La terre gronde. Les arbres hurlent, nous condamnent et nous fustigent. Nulle place sur ses terres pour des amours hybrides. Leurs fruits sont maudits. Mais qu’importe. Nous ne faisons plus qu’un à nouveau. Amas de chairs meurtries et sanguinolentes, de fluides clairs, pâteux ou poisseux. Trop d’énergie. Beaucoup trop d’énergie. Ma poitrine brûle. Sa chevelure s’enflamme. Tout, autour de nous, tourbillonne alors. De plus en plus vite. De plus en plus vite. De plus en plus vite. Et la forêt s’embrase. Les flammes nous saisissent. Elles ne nous sépareront pas. Elles ne nous sépareront plus. Plus maintenant. C’est impossible. C’est trop tard. Alors elles nous consument dans notre dernière extase et nous recrachent dans le ciel.

Fumée et cendres.
Panache et volutes.
Paillettes orange et argentées.


Lumières stroboscopiques. Il y a du bleu seulement, d’abord. Puis du bleu et de l’orange, en alternance. Ça s’entremêle même parfois. J’entends des cris. De peur, d’angoisse, de haine et de rage. « C’est un fou ! ». Des « Calmez-vous ! ». Plus proche, moins fort, « Ça va aller. On va vous sortir de là… ». Je perçois des éclats dorés. Ma vue est brouillée. Peux pas bouger. Mais tout va bien. Je ne sens plus rien. Tout va bien, enfin. Je ne sens plus rien. Un instant j’entraperçois le ciel étoilé. Juste après, je croise une comète d’un rouge criard mêlé à du jaune fluorescent. Ou peut-être le contraire. C’est vrai, quoi. Toi et les couleurs… Et je m’endors en plongeant dans un gouffre de lumière blanchâtre et crue.


Le moniteur affiche une panoplie de courbes arc-en-ciel. Je les regarde danser. S’agit-il de ces fameuses cordes qui formeraient le Grand Tout de notre Néant ? Je me tourne alors et la vois assise auprès de moi. Tout est flou. Cette rousseur… Ma renarde ! Mais non. Ce n’est pas elle. Ses cheveux sont plus longs, son visage plus rond. Et lorsque ma vue s’éclaircit, je sombre dans ses grands yeux vert émeraude. Rougis par des rivières de larmes de tristesse, de désespoir et de colère. C’est donc elle. Mais que fait-elle donc là ? Non. Ce n’est pas elle. Ce n’est que le fantôme d’un souvenir. Ma gorge est sèche et ma mâchoire endolorie. C’est entre les dents que j’éructe « Tu n’as rien à faire là ! Va-t’en ! ». Mais c’est Charlie qui se lève brutalement, envoie la chaise à travers l’air, à l’autre bout de la chambre et se dirige vers la porte. « Non, Charlie ! Ne pars pas. Je t’en prie ! Pas toi ! Ne pars pas ! ». Elle arrive à la porte, en saisit la poignée et se retourne. Il y a des nuages lourds et électriques qui planent au-dessus du lagon de ses yeux. « Tais-toi, ordure ! Tu aurais dû crever ! J’aurais préféré te pleurer que de devoir tâcher d’oublier que je t’ai eu pour frère… » Elle franchit cette porte. La claque derrière d’une force stupéfiante que je ne lui connaissais pas. Et là, hurle soudain l’alarme incendie.


Je me redresse d’un coup. Je sors de cet Enfer à la manière d’un diable qui saute de sa boîte. L’alarme incendie. Toujours l’alarme incendie. Et tout retombe alors en place. Ma chambre. Putain de sonnerie choisie comme réveil sur mon mobile. Je suis en nage. Mon lit ressemble à une zone de guerre. Mes draps à de vulgaires serpillières gorgées de sueur. Ce n’était pas une très bonne idée, cette sieste de l’après-midi. Pas du tout.

Il faut vraiment que je parle à Charlie.
Que je l’affronte et lui demande l’adresse à mettre sur cette putain d’enveloppe.

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