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Lisa

serveuse

Prendre la route, prendre la plume

Dernier jour à l’auberge, je repars tout à l’heure. Je ne risque pas de rater ma voiture, alors je traîne, comme d’habitude. Je voulais profiter autant que possible de cette dernière journée, d’autant plus que je ne travaille pas. Jeanne la patronne a accepté que je reste à l’auberge pour le week-end alors que je ne travaille habituellement que les jours de semaine, à condition que je serve exceptionnellement samedi soir (hier). Juste après le 14 juillet, l’auberge est bien pleine et le restaurant avait besoin de renforts. Je pensais que ce n’était pas cher payé pour un week-end de presque vacances, mais c’est pile ce repas qu’a choisi un genre de phénomène nommé “Monsieur le Comte”, fraîchement arrivé à l’auberge, pour faire une scène au milieu du restaurant. Je n’ai compris qu’un mot sur deux, mais visiblement il n’a pas apprécié le pichet de vin rouge que je lui ai apporté. En voyant le vin, il s’est mis à crier quelque chose à propos de sa couleur, comme si c’était le diable en personne qui se trouvait dans la boisson que je lui proposais. Au milieu de sa diatribe contre mon pauvre petit vin, j’ai cru entendre une histoire de malédiction autour de la couleur rouge : évidemment, sur le moment, je ne faisais pas la fière, mais maintenant je trouve ça hyper classe alors je note soigneusement dans mon cerveau que ça ne serait pas une mauvaise idée si les plumes noires de Meya étaient aussi d’une couleur maudite. Ça pourrait rendre bien.

Je reste aussi parce que je n’ai pas encore tenu ma promesse : malgré tous mes efforts, les mots n’ont pas jailli de ma plume. Alors oui, je sais : il ne faut pas se précipiter, certains auteurs passent des mois sur leurs brouillons avant de se lancer dans un premier jet. N’empêche que depuis le temps que je construis ces personnages, j’ai envie de les faire vivre un peu, le temps de quelques phrases. Pas forcément commencer au début, mais juste les animer un peu. Et je suis convaincue que l’auberge est un cadre parfait pour poser les premières phrases. Alors je reste ici, dans le patio, à regarder les oiseaux voler.

Quand on a fait le point sur mes trois semaines ici, Jeanne la patronne m’a proposé de continuer une semaine de plus (pour travailler, hein ! elle n’allait pas non plus me proposer une semaine de vacances gratuites). Je n’aurais pas été contre, cette auberge est tellement agréable, mais j’aime encore plus le petit paradis limousin où Papi et Mamie m’accueillent tout le reste de l’été. J’aurais peut-être dû accepter, je ne sais pas.

J’ai beau me concentrer, rien ne vient. Meya est toujours aussi craintive, elle ne veut pas sortir du recoin de ma tête qui lui sert de cachette. Florestine se croit plus forte que moi et refuse que je lui impose ma vision de son histoire. C’est pas comme ça que je vais écrire un roman…

Je lève la tête de mon carnet.
Il y a un petit merle dans le patio. Ce n’est pas un corbeau, mais il a de belles plumes noires. Il a l’air fragile, un peu peureux. Il reste à bonne distance de moi mais je vois que je l’intéresse. Il me regarde de ses petits yeux.
Il ressemble à l’idée que je me fais de Meya. Il y a peut-être une jeune sorcière timide cachée derrière son apparence d’oiseau.
C’est très étrange, cette impression de croiser l’un de mes personnages. En plumes et en os.
Je le quitte des yeux un instant pour reprendre mon stylo et je me mets à écrire sous son regard.

L’oiseau était posé sur la souche. Un tout petit corbeau, à peine plus grand qu’un merle. Quand Florestine se retourna, elle croisa ses yeux et se figea. Noir comme la nuit, ses yeux brillaient d’une rare intensité.

C’est parti.

Ce soir, quand j’aurai retrouvé ma toute petite chambre lyonnaise, je mettrai les Beatles et j’écrirai la suite.

Words are flying out like endless rain into a paper cup
They tumble blindly as they make their way across the universe…

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