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Brigitte Audiber

Chambre 10

Complications

Finalement, j’avais une vie simple.

Ce qui se profile me donne le tourbillon.

Pas que les kilomètres que nous avons parcourus cette semaine, mais ceux  qui me séparent des autres.

 

Gérard insiste pour annoncer la “nouvelle” à chacun des nôtres en personne. Son côté militaire inflexible sans doute, mais aussi m’a-t-il dit la tradition issue d’années de pratique des AA. 

 

- Pas par texto, ni même par téléphone, en face-à-face !

 

C’est aussi l’avis du docteur Sasson. Et la semaine dernière, lors de notre “révélation”, j’ai bien vu son sourire.

Un peu comme des rideaux sur une scène de théâtre, qui s’ouvre sur les décors, tous les chapitres de notre vie commune, l’un après l’autre, dans une mise en scène que je vois de l’extérieur maintenant.

Je suis désarçonnée. 

 

- Je connais les bénéfices de l’honnêteté, envers soi, comme envers les autres, m’a-t-il répété tant et tant de fois. 

 

Et moi d’opiner, sans jamais vraiment comprendre. Pas de déclic, apparemment. Je lui ai fait confiance. En aveugle. 

 

- Ton secret t’obsède. Il transpire. Plus tu crois l’enfouir, plus il occupe tout l’espace, Brigitte. 

 

Quand il me dit ça, je vois le secret qui coule dans mes veines, qui se transforme en graisse blanche et suinte à travers les lymphes et gonfle comme une masse bouillonnante. 

 

J’ai confessé maintes et maintes fois, et reçu à chaque fois l’absolution.

Qu’est-ce que je n’ai pas compris ?

 

- Tu parles de confession qui reste un secret entre toi et le prêtre, Brigitte. Tout comme moi, j’ai gardé ton secret, ça ne compte pas. Tu n’as rien donné à l’extérieur, tu gardes tout à l’intérieur, moi aussi, je suis à l’intérieur de toi.

 

Je souris à cette idée. Bien sûr, il a raison. Je garde Gérard bien emprisonné à l’intérieur de moi, pendant des heures. Des semaines. Des mois. Des années.

 


 

 

Mille neuf cent quatre vingt quatorze.

J’ai perdu à nouveau ce bébé qui ne naîtra jamais au début du printemps.

Cette année-là, nos amies de longue date vivent ensemble depuis aussi longtemps qu’on les connaît. Elles parlent de faire un enfant. Je suis interloquée. Comment la conversation a-t-elle tourné à la proposition de Gérard ?

Comment s’est passé la conversation que nous avons eue cette nuit-là après cette soirée que j’ai fini par avoir crû rêver ? 

 

Puis tout s’est enchaîné trop vite pour moi. J’ai farouchement prétendu qu’il y avait une injustice imposée par la société à ces personnes nées avec une attirance sexuelle non conventionnelle. Christelle et Virginie, qui avaient chacune déjà une famille nombreuse m’ont pratiquement excommuniée, et me faisaient la gueule systématiquement lors des fêtes. Sans l’intervention de notre père, je crois qu’on n’aurait jamais pu se revoir. C’était affreux. Je crois que je leur en veux encore et je m’en veux encore plus de n’avoir pas su leur pardonner.

 


 

Je regarde le lac.

Si parfaitement serein.

Tout ce brouhaha externe et je voudrais tant que tout soit lisse et limpide comme lui. 

Immuable comme les montagnes séculaires.

M’abandonner enfin et accepter. 

De recevoir.

Quoi qu’il advienne. 

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