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Alexeï Dolgoroukov

Chambre 14

Littératures

Pour le moment, tout ne va pas si mal. À peine le Comte a-t-il ricané en prenant possession de la pièce « Je sens ici odeurrrr d’engeance communiste… Nous fairrrre fuirrrr engeance, Alexeï, nous fairrre fuirrrrr avec notrrrrre bonne odeurrrr de Rrrrrrusse noble »

Monsieur le Comte est fatigué par le voyage et j’ai ainsi eu le temps, aidé par le factotum de l’auberge, de récupérer un ancien paravent, un peu de bric et de broc, pour isoler la partie de la chambre où se trouve mon lit.

Branchement du samovar, (en chantonnant : « Vous, qui passez samovar, sans même me dire bonsoir,…») mise en route de la recette habituelle : infusion du concentré de thé en haut, allongement par un volume d’eau chaude, rafraîchissement avec un volume de vodka.

Service à Monsieur le Comte avec quelques fruits, ça devrait me laisser le temps de retrouver Henri pour cette histoire de Pléiade.

Ce dernier a un esprit pratique qui me plaît beaucoup.

— Il y voit bien votre Comte ?

— Pas grand-chose, non

— Vous avez le bouquin en poche, vous m’avez dit ?

— Oui

— Casse-pas la tête on ne va pas sillonner le Jura, on va la fabriquer, sa Pléiade.

Après quelques recherches sur internet, nous voici avec la couverture de Machenka, prête à être imprimée. Un petit collage sur du carton fin, pliage, insertion de deux ouvrages à l’intérieur car… mais restons en au bricolage pour le moment.

Un coup de cutter pour les finitions et nous voici avec un vrai-faux Nabokov qui fera tout à fait illusion face au monocle du Comte.

Trop fatigué pour descendre dîner, nous pique-niquons ensemble de fromages régionaux dans la chambre, joyeusement arrosés de thé à la vodka.

Une fois Monsieur le Comte préparé pour la nuit, je m’assieds près de son lit et commence la lecture.

« Cette nuit-là, comme toutes les nuits, un petit vieillard en pèlerine noire avançait péniblement sur le bord du trottoir de la longue avenue déserte, piquant l’asphalte de la pointe de son bâton noueux en quête de mégots – papier–Liège, ordinaire ou doré – et de bouts de cigare effiloché. De temps à autre, une automobile passait à toute allure en bramant comme un cerf, ou il arrivait une de ces choses que les gens qui arpentent les rues de la vieille ville ne remarquent jamais : plus rapide que la pensée, moins bruyante qu’une larme, une étoile filait. Plus clinquantes et plus gaies que les étoiles, les lettres de feu qui s’allumaient l’une après l’autre, au-dessus d’un toit noir, passaient en file indienne, puis basculaient toutes ensemble dans l’obscurité. »

— Âme Rrrrrrusse, Alexeï

— Quoi  ?

— ÂME RRRRUSSE, hurle-t-il soudain, VOUS LIRRRE SANS ÂME, SANS SOUFFLE RRRRRRUSSE DE TRRRÈS CHERRR NABOKOV ! LISEZ MIEUX

À ce niveau de décibels je pense que toute l’auberge a entendu son rugissement. Je reprends l’ouvrage et tente d’invoquer toute la slavitude de la pièce qui m’entoure pour répondre à ses attentes.

« Est-il possible », disaient les lettres, dans un discret chuchotement de néon que la nuit effaçait sans bruit en un seul frottement de velours. Et les lettres se remettaient à traverser le ciel de leur pas furtif : « est-il » Puis les ténèbres revenaient. Mais les mots obstinés s’éclaira de nouveau et, cette fois, au lieu de disparaître immédiatement, continuaient à flamboyer pendant cinq minutes, suivant les accords passés entre l’agence de publicité et le fabricant. »

— ÂME RRRRUSSE, ALEXEÏ FEDORRRRROVITCH, FAITES EFFORRRRRT ENFIN ! Pensez comme Nabokov soufferrrrt. Honorrrrrez Nabokov.

Tentant alors d’imiter au mieux son sabir je repris encore une fois ma lecture.

« Mais qui peut dirrre ce qu’est en rrrrréalité la lumièrrrrre qui clignote là-haut dans le noirrrr au-dessus des maisons – nom lumineux d’un prrrroduit ou flamboiement de la pensée humaine ; signe, sommation ; question lancée violemment vers le ciel et aussitôt suivie de sa rrrrréponse enchantée, à l’éclat de joyau ? »

— Belle âme rrrrusse Alexeï Fedorovitch, murmura-t-il avant de s’assoupir au fil des paragraphes.

Marquant précieusement ma page en cas de réveil trop lucide, me voici sautant vers le deuxième ouvrage dans la reliure. Quitte à lire pendant des heures pour bercer le sommeil tempétueux de Monsieur le Comte, autant me faire plaisir, un peu.

« J’étais prêt à parier votre air gland contre une vue basse que ce tordu s’était embringué dans une vilaine histoire et qu’il comptait sur le fils unique et préféré de Félicie pour arranger les choses. Avec les truands comme lui, c’est toujours du kif : si vous avez le malheur de vider un pot en leur compagnie, ils se hâtent de vous réclamer la lune. »

La littérature russe c’est bien, mais ça ne vaut pas un bon San Antonio, si vous voulez mon avis.

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