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Malia Walander

Chambre 14

Jusqu’à l’eau vinaigrée constellée de graines de moutarde et d’oignons blancs translucides

Le train pour Paris roulait à vive allure maintenant. Malia repensait à son départ, en début de matinée. Jeanne l’avait évitée, mais quoi de plus normal ? Cela faisait beaucoup à assimiler pour elle. Elle était donc partie comme elle était arrivée, par taxi. Adèle avait eu l’amitié de glisser un petit mot sous sa porte : Maman n’aime pas Carabine ni Paprika. Mais tu peux les laisser vivre dans le lierre, ce sera le paradis pour eux, comme si on me plongeait dans une boîte de bonbons. Le rêve ! .
La petite avait raison : les insectes ne sont pas faits pour vivre sous cloche.
Le Jura faisait figure de patrie de délestage. Après Olga, les phasmes. C’était cohérent.

C’est plus tard, en débarquant Gare de Lyon qu’elle remit Paul Dindon. Devant Le Train bleu, deux serveurs s’affairaient et elle fit aussi vite le lien entre le vacancier de l’auberge et le vieux souvenir impalpable qui la taraudait depuis le bal. Maintenant, oui, tout lui revenait.

A l’époque, elle passait des heures dans un troquet niché à deux pas de Belleville.
Tout redevenait clair dans sa tête : les sucres emballés dans du papier figurant des pièces de dominos. Les vitres embuées de janvier. L’odeur de l’anisette. La piste de feutrine vert cru des dés de la chance. Paul lançait des paris absurdes et les gagnait sans faille. Toujours un mot gentil, une petite blague pour la clientèle.
Dindon et elle avaient joué ensemble sur cette piste élimée, et partagé assez de parties pour en arriver à quelques confidences. Paul Dindon devinait combien cette femme encore jeune revenait de loin. Il lui avait dit : Ton chagrin, tu vois, C’est tout comme ce pot de cornichons. Oui, ce pot, qui me sert à garnir les sandwiches de pâté de foie. T’as vu ? Il est plein à ras bord. Et pourtant, il suffit que j’en attrape un – et c’est pas fastoche, crois-moi, un premier cornichon – pour qu’après tout sorte ! Alors, laisse-moi t’aider un peu, tu verras, ça ira mieux après. Et puis, l’Apérol dès potron-minet, ça aide pas dans ton cas… je le pressens.

Malia avait confiance dans ce grand type et un matin plus brumeux que les autres, un matin de mars, elle lui avait tout déballé, le premier cornichon, puis les autres, jusqu’à l’eau vinaigrée constellée de graines de moutarde et d’oignons blancs translucides.

Ça lui avait fait drôle de lui débiter toute l’affaire, l’incompréhension dans laquelle elle se trouvait. Son envie d’en finir, qui montait chargée de larmes incontrôlées. Elle ne comprenait pas les derniers mots de son ami : Je vais disparaître. Me dématérialiser. Lui qui lui avait tant répété : Tu es toujours là quand il faut puisque il faut toujours que tu sois là.
Beau parleur

Malia était trop entière. Elle ne pouvait entendre la versatilité du cœur de son ami. Son épuisement.

Dindon lui avait pris l’épaule et résumé : Tu sais, nous les hommes, on veut jamais qu’un petit nid douillet. On hurle entre potes, on se récrie : Quoi ? Moi, partager le même verre à dents qu’une nana ? Moi, végéter dans un F2, nada ! Enfiler le pyjama pépère qu’elle a réservé au premier mâle qui passera la nuit sous sa couette ? Tu rêves ! … Mais en fait, on aime bien ça, l’idée de ne pas vieillir seul, d’avoir quelqu’un de chaud sous les draps, même si c’est pas Marilyn. Surtout si c’est pas Marilyn… Nous les hommes, on veut du tendre, du tiède, du lait concentré sucré. Du plan-plan… Ton bonhomme, c’est la sécurité qu’il a choisie ! Le petit matelas confortable, la norme, quoi ! Je vois bien que tu as mal, et ça va durer un sacré bout de ton chemin de vie. Cherche pas, je sais ces choses-là. Tu bougeras, tu verras du pays, des gens, tu te croiras sauvée, tu sauras même prendre ton passé à distance et ironiser, en arriver à voir ton bonhomme vraiment comme il était. Tu crâneras : Ça y est, je suis guérie. Et puis il suffira d’un air ancien qui fait chanter la radio, d’une lumière particulière dans un jardin de fin d’été, etvlan ! tu replongeras dans ton enfer. C’est ainsi que se dessine ta vie… Avec des rémissions de plus en plus longues. De plus en plus savoureuses. Et celles-là, elles méritent d’être vécues. Crois-moi. Ta vie promet d’être belle, miss.

Les yeux délavés par les larmes, le nez bouffi, Malia l’avait remercié. Et ils étaient passés à autre chose. Jusqu’au printemps, ils avaient continué à jouer aux dés, à faire des paris absurdes comme de vieilles connaissances, puis Malia avait été affectée dans une autre cantine, plus bas dans la ville. Et n’était jamais revenue dans ce petit café du chagrin.

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