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Alexeï Dolgoroukov

Chambre 14

Arrivée frrrracassante

Il serait difficile de décrire les sentiments qui m’animent quand Monsieur le Comte et moi sommes en public. Il y a la terreur, bien sûr. Il est tellement fantasque et capricieux, j’ai toujours peur de la réaction des gens à ses demandes et remarques incongrues. Et puis la honte, disons-le franchement.

Mais là, après plus de 5 heures de route à conduire son antique DS 21 depuis Paris…

(Oui une DS. La même que Giscard, mais en noir. Il prétend que c’est le dernier taxi qu’ait conduit son père Nicolaï Pétrovitch Romanov avant de mourir “en exil”, je soupçonne qu’il l’ait trouvée dans une casse et l’ai fait restaurer juste pour faire parler les gens… bref, elle est cacochyme, cette bagnole, et j’ai cru à chaque virage qu’elle allait expirer dans un soupir épuisé.)

… après le trajet je n’étais même plus en état d’être terrifié par quoi que ce soit quand je l’ai entendu dire à l’accueil de l’auberge où nous allions séjourner : « Bonjourrrrr, êtrrrre Comte Vladimir Nikolaïevitch Romanov, j’ai rrrrréserrrrrvé une chambrrrre dans votre modeste et charrrrrmant établissement. »

Pourquoi il prend cet accent pseudo russe en public, je vous le demande, mais ça ne rate pas, à chaque coup il….

Quoi ?

UNE chambre ? J’ai bien entendu UNE SEULE CHAMBRE ???

La dame à l’accueil lui remet la clé de la chambre 14 et mes pires doutes se confirment.

— Avez vous considérrrré ma demande pour lit de camp pourrrrr mon homme de compagnie ?

— Absolument, Monsieur Romanov, le lit est déjà dans la chambre

— Merrrrci et prrrièrrre de m’appeler Monsieur le Comte, s’il vous plaît, honorrrrée auberrrrgiste.

Une chambre ?!! Radin !!! Et mon intimité !!

Je vois la dame derrière le comptoir baisser du museau. Je ne sais pas exactement si elle est vexée ou si elle rigole. Ce mois va être interminable. Interrrrrrminable.

— Alexeï Fedorrrrovitch, quand vous aurrrrrrrez monté bagages miens dans la chambrrrrre, prrrrrièrrre de me cherrrrrcher une édition Pléïade de Machenka. J’ai oublié cherrrr Vladimirrrr Nabokov à Parrrris.

Alexeï Fedorovitch c’est moi. En fait je m’appelle Mercier, Jean-Claude Mercier. Et mon pauvre père se prénommait Marcel. Il prétend que mon nom est imprononçable et exige par contrat que je réponde au nom d’Alexeï Fedorovitch Dolgoroukov pendant mes heures de travail. On s’y fait, bizarrement. Tellement que l’autre jour en allant voter, je ne réagissais pas à mon nom au contrôle sur les listes électorales.

Je vois la dame de l’accueil me faire signe discrètement pendant que Monsieur le Comte prend l’ascenseur. Elle me tend un double des clés et me glisse : « Henri, notre factotum, vous aidera bien volontiers à trouver une solution pour isoler un peu votre lit. Et si je crains que nous n’ayons pas Nabokov en Pléïade il pourra sans doute vous aider à trouver une solution aussi. »

Ouf, une alliée. Pas sûr pour autant qu’elle me soutienne tout un mois. Elle ne sait encore que si peu de choses des exigences de Monsieur le Comte.

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