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Lucien Durand

veilleur de nuit

La routine

C’est étonnant mon Lulu comme il ne m’a fallu qu’un mois pour me constituer un ensemble de petits tics, d’horaires et d’habitudes, je suis maintenant réglé comme une horloge, gardant la nuit d’une auberge bien calme, presque trop calme. De l’accueil à la cuisine, en passant par le salon, les toilettes, la salle de restaurant ou la véranda, je connais toutes ces pièces en détail, à force de les parcourir dans l’obscurité. Je connais même le nombre de pas qu’il faut faire pour aller d’un endroit à l’autre. D’accord, je me suis lamentablement vautré dans la plonge l’autre soir où j’ai voulu rejoindre l’accueil les yeux fermés, mais j’avais été distrait par une pensée ridicule, c’est tout.

(Il y a cette histoire de personnages qui me trotte toujours dans la tête, celle où je suis une marionnette manipulée par son auteur.)

Je connais moins bien les étages, où je ne vais que contraint par les petites tracasseries avec les clients, comme changer une ampoule, apporter du linge supplémentaire ou débloquer une porte ou une fenêtre. C’est que ça fait haut un étage, de nos jours, et pas question de prendre l’ascenseur, on ne sait jamais, le veilleur de nuit coincé dans sa boîte jusqu’au matin, mort de soif certainement et découvert par la patronne, non merci. Alors je n’y vais qu’une fois par nuit, dans les étages, histoire de pouvoir dire que tout était calme quand je suis passé. Jusqu’à aujourd’hui en tout cas, tout a toujours été calme.

(Je me demande qui peut bien être mon marionnettiste, et surtout pourquoi il écrit ma vie et ce qu’il veut faire de moi. S’amuse-t-il ? Est-ce son travail ? Je voudrais bien, si je peux intercéder en ma faveur, qu’il soit un peu comme moi, pour m’assurer qu’il ne prendra pas de mauvaise décision me concernant)

Niveau lectures, j’en suis à Endymion, le troisième tome du cycle d’Hypérion. J’ai maintenant un bon rythme de croisière, dans les deux cents pages par jour, et je pense reprendre Zola par la suite, à moins que je ne mette la main, dans la bibliothèque de l’auberge, sur quelque pépite à découvrir.

(Hier soir en arrivant au boulot, alors que toute l’auberge se rassemblait pour sortir et participer à la retraite aux flambeaux, j’ai surpris une conversation à voix basse entre deux clientes, il y était question de ce que chacune devrait dire, comme si elles se mettaient d’accord sur la scène qu’elles joueraient. Elles ont remarqué que je les écoutais et m’ont regardé bizarrement, comme si j’avais commis un impair, comme si je ne connaissais pas une règle admise par tous.)

Mon renard s’est avéré ne pas être tout seul dans la vie. Ce pourrait même être une renarde. Je dis ça, mon Lulu, mais je n’ai pas de moyen de le savoir, je dis ça parce que sont apparus quatre petits renardeaux il y a quelques jours, et que j’associe bêtement les petits à une femelle. Si ça se trouve mon renard est un renard, qui simplement promène ses petits à cette heure de la nuit, et leur enseigne où trouver une bonne gamelle et comment s’en approcher sans risques. Je ne suis pas très calé en sexe des renards. N’empêche que l’un des petits me semble plus déluré que les autres. Quand ses frères ou sœurs rampent encore, apeurés et geignant, il court et rebondit autour d’eux et s’aventure hors des traces pour fourrager dans les buissons. Tant d’enthousiasme me ravit, je vais surveiller ce renardeau, ou cette renardelle si ce mot existe, et s’il n’existe pas je viens de l’inventer, et je l’offre à qui en veut.

(Dans le personnel, deux marionnettes ont disparu, Léandre et Denis, et ont été remplacées par deux autres : Lisa, la petite serveuse, et Madame Danchin, au ménage. Je les vois peu. Les autres continuent leur jeu comme si de rien n’était. Mais Lulu se méfie. Pas des personnages, qui sont tous de bonne compagnie, mais de leurs auteurs, qui sont capables de m’inventer des complications dont je n’ai pas besoin. Inventer des complications, c’est une des grandes expressions de mon cousin Dédé. Je vous en ai parlé du cousin Dédé, je crois)

J’ai commencé à remplir mon dossier de demande de retraite. Si je tenais l’énarque aviné qui a pondu ces procédures en ligne, je lui ferais passer un mauvais quart d’heure, tiens, je lui ferais remplir son propre dossier ! Il faut trois ou quatre fenêtres de navigateur ouvertes, une flopée de mots de passe, un scanner et un grand bureau pour trier et ranger des montagnes de paperasse. Le bureau de ministre à l’accueil est bien utile, je n’aurais pas pu faire ça chez Madame Grolleix. Et pour couronner le tout, les différents sites pour s’inscrire se renvoient les uns aux autres au gré des caprices d’un programmeur fou ou drogué, si bien que je ne sais toujours pas si j’ai terminé de remplir ce fichu machin. il me faudra sans doute consulter les douze trillions de mails que ma démarche a générés.

(Avec mon auteur, enfin s’il est d’accord, et naturellement s’il existe et s’il m’entend, ce qui fait pas mal de conditions je le concède, j’ai décidé d’opérer de grands changements. À partir de dorénavant et jusqu’à désormais inclus, c’est une autre expression du cousin, on se dit tout. Enfin je lui dis tout à mon auteur, et je le guide pour imaginer une suite de mon histoire qui me convienne. S’il est d’accord. Si je l’ai bien choisi.)

Pas d’échanges de bottes en vue, je suis paré pour affronter cette saison avec autant de munitions qu’il est possible. Faudra quand même prendre quelques bibines, des fois qu’un ami se pointe. La routine, mon Lulu, ça repose, et on a le temps de gamberger.

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