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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Saute-moi au cou

C’était mardi matin. Allez savoir pourquoi mais j’étais d’humeur guillerette. Oui, « guillerette ». J’ai eu beau chercher un synonyme, ça reste ce qui qualifie le mieux la légèreté de cet instant. Sans doute à cause de la veille, cette journée passée intégralement avec les filles, à installer leurs quartiers pour les prochaines semaines — puisque la maison leur servira régulièrement de port d’attache —, à discuter de tout et de rien en marchant dans les prairies et les bois, à se prélasser mollement et toujours un peu empilés à l’ombre d’un arbre ou au bord d’un étang. Mardi matin, donc, il était encore tôt sur le parking de l’auberge et, pour la première fois depuis une éternité, je sifflais. Pour la première fois depuis des semaines, également, je lustrais le noir horriblement salissant de ma limousine improvisée. Pourtant rien de particulièrement réjouissant au programme : une course jusqu’à la gare de Bourg-en-Bresse, puis direction l’ambiance frénétique, polluée et bouchonnée, parfois un peu pince miches de Lyon pour les joyeusetés de la gestion de patrimoine et des actes notariés.

Elle est alors apparue. Gracile et radieuse. Un look à la Birkin, mais les formes en prime. Aucun doute possible que cette chemise blanche ne pouvait pas être l’une des siennes. Je me suis même surpris à envier le type qui s’était vu dépouiller de la sorte. On a connu des hold-up bien pires, à mon avis. Tout cela n’a fait que rajouter à ma bonne humeur matinale inhabituelle. J’ai regretté alors d’être une fois de plus attifé comme un épouvantail alors que je me sentais vouloir jouer le rôle d’un chauffeur guindé. Ça sera pour une autre fois, tant pis. Et puis, l’habit ne fait pas le moine. J’ai attendu que cette jolie perle soit installée confortablement dans son écrin provisoire avant de mettre les gaz. En mode pinson, à sa demande, et avec toute l’application d’usage pour rendre un parfait hommage au professeur émérite qu’avait été Papigus. Mademoiselle East, Miss June, elle, semblait se laisser ballotter par les souvenirs et les sentiments. Avec quelques vagues plus hautes que d’autres, par moments, me sembla-t-il. Comme ce moment où, dans le rétroviseur, j’ai vu ses yeux emplis de larmes malgré un sourire sur son visage.

— Tout se passe bien ? Vous en êtes certaine ?
— Oh oui, Gaston ! Ne vous inquiétez pas. Je viens juste de lire la plus gentille chose qu’on m’a jamais dite.

Je me suis contenté de sourire. Que répondre sans risquer de gâcher ce moment ? Mon interruption me semblait déjà bien trop déplacée et intrusive.

J’avais opté pour le mode tout confort : tirer simplement sur Pollox pour y rejoindre l’autoroute jusqu’aux portes de Bourg. La valse des feux de circulation et des bifurcations pour rejoindre la gare était parfaitement réglée, sans encombres ni mauvaises surprises. Sans agitation ni klaxons. Devant la gare, au diable l’absence de plaque, compte tenu le lieu presque désert, je choisissais de me poser comme un pape au bout de la desserte taxi. Le plus près possible du hall des départs. Rituel de la portière. Récupération de la valise, que d’un geste expert elle passa en mode trolley, à peine l’avais-je posée. Il y a eu alors comme un léger moment de flottement. Quelques instants pendant lesquels j’ai bien cru qu’elle allait me demander de faire chemin inverse. Puis elle m’a souri, s’est hissée sur la pointe des pieds, m’a rapidement passé un bras autour du cou pour me gratifier d’une bise des plus improvisées et inattendues. J’ai dû en être suffisamment pantois pour la faire rire d’amusement.

— Rentrez bien, June.
— Merci, Gaston. Bonne route à vous.

Et alors qu’elle commençait à se diriger vers l’entrée de la gare, comme sur un petit nuage, je me suis mis à siffler « Élisa ».

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