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Joseph Midaloff

Chambre 6

Je vais essayer de venir

Salut ma Douce,

Il y a une annonce qui me regarde de travers depuis deux jours sur le panneau de la réception de l’auberge. Ça dit qu’il y aura des animations pour le 14 juillet, avec un bal. Ton Jojoff est con comme un manche : je n’avais pas réalisé qu’en acceptant la mission on ne serait pas ensemble le 14 juillet pour la deuxième fois depuis qu’on se connaît. Mais comme la première fois c’était parce que je faisais mon service, ça compte pas pareil.

Je peux peut-être essayer de rentrer à Stains demain après le boulot et revenir mardi soir si je peux prendre ma journée ? Je regarderai les horaires des TGV demain matin. Le 14 juillet c’est plus notre anniversaire que la date de notre mariage pour moi et je suis sûr que pour toi aussi.

Je revois ton père me rejoindre dans la cour industrielle pendant que je mangeais mon casse-croûte. J’avais même pas encore dix-sept ans mais je me souviens encore de ce jour-là, à la fin de ma première année à l’Imprimerie municipale.

« Ça fait combien de temps que tu es arpète chez nous, le môme ?

– Depuis la rentrée, ça va bientôt faire dix mois.

– Et t’as l’impression que le métier rentre ?

– Oh oui je crois, j’essaie en tout cas !

– Tu te débrouilles, mais tu n’es pas encore un vrai roto, tu sais pourquoi ?

– Non, m’sieur, je veux dire Alain. »

J’avais encore du mal à tutoyer et appeler ton père par son prénom tellement je l’admirais. C’était mon maitre ! Et c’était le prote ! D’habitude je me débrouillais pour n’avoir à lui dire ni tu ni vous. Les camarades l’avaient remarqué et me charriaient souvent pour ça.

« Pour être un vrai roto, il faut connaître les gestes. T’es pas trop un manche, ça va rentrer. Mais faut aussi savoir faire d’autres choses : aider les copains aux déménagements, aller aux réunions syndicales, savoir faire un barbecue, connaître le « ala », passer une soirée avec les camarades…

– J’ai aidé Paulo à déménager le mois dernier avec vous !

– C’est vrai. Et la semaine prochaine on t’emmène au bal des pompiers de l’arrondissement.

– J’ai entendu les camarades en parler, mais je croyais que vous y alliez tous en famille ?

– C’est ça, en famille. Et puisque t’es bientôt roto, tu es la famille toi aussi, comme tous les autres rotos, donc on t’embarque avec nous le 14. Habille-toi propre. »

Pour un p’tit bonhomme des Orphelins apprentis d’Auteuil comme moi, c’était comme s’il m’avait ouvert les portes du Paradis.

C’est comme ça que je m’étais retrouvé assis en face de toi à la grande table à tréteaux. On ne s’était pas beaucoup parlé ce jour-là, tu t’en souviens ? Moi j’étais heureux comme Baptiste mais impressionné d’être parmi vous tous, je n’ai pas dû décoincer quatre phrases de toute la soirée, ni à toi ni aux autres. On s’est un peu plus parlé l’année d’après, mais pas trop encore, tu voulais surtout danser et tu tirais par la main toutes les autres filles de la table pour aller sur la piste. J’ai eu peur que tu me recrutes parce que j’étais le seul garçon à peu près de votre âge, mais je ne savais pas faire trois pas en rythme, mais ça m’a décidé à apprendre. J’ai regardé plein de films et je dansais tout seul dans ma thurne pour m’entraîner.

L’année d’après, on s’était déjà vus plein de fois aux barbecues et autres fiestas, alors c’est moi qui t’ai proposé et ma foi, comme on se l’est dit tellement souvent depuis, on était faits pour danser ensemble ! Les copains et tes parents nous ont appelé Casque d’Or et Jo toute la soirée, on ne savait plus où se foutre mais ça nous a pas arrêtés de continuer à danser ce soir-là et bien d’autres après, hein ma Julie ?

Et c’est un autre 14 juillet qu’on a décidé de se marier, quand tu as eu fini d’Ecole normale d’instituteurs.

Tu vois, j’ai rien oublié de nos 14-juillet ma Douce, sauf là, triple buse que je suis. Je regarde les horaires de train demain et je te dis.

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