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Philippe Genette

Chambre 11

Cauchemar de tourbe

Je n’ai pas dormi. Je ne dors plus. Ai-je ou non vu l’éclat du jour diminuer d’un coup, pendant quelques secondes ? Ai-je ou non entendu un bruit de succion et de claquement comme si la vase du marais avalait quelque chose ? Allons, je suis fou, c’est un oiseau devant le soleil, c’est ma cervelle malade, mon imagination enfiévrée par la tourbière, la vue des feuilles de droséra recroquevillées sur quelque mouche. Mais non, impossible ! Je n’aurais pas vu le jour baisser, j’aurais vu une ombre courir sur la tourbière, devant moi ; et ce bruit, si fort qu’il me résonne encore aux oreilles ? Je n’ai pas pu l’inventer !

Dès que je m’endors, il me hante. Cette nuit, atroce cauchemar ! Je me suis vu me débattant dans la tourbière, jusqu’aux épaules, jusqu’au cou, et des mains me tiraient, me tiraient par-dessous ! Je me suis réveillé en sursaut, et dans mon lit, j’étais aussi paralysé, enlisé, coincé que dans ce rêve hideux. Et quelque chose me regardait. Oh, je sais ce que c’est qu’une paralysie du sommeil ! J’y suis, hélas, régulièrement sujet. En fait, j’y suis sujet depuis qu’aux archives, j’ai commencé à lire l’histoire de… Est-ce lui qui m’a saisi ? Lui que j’ai dérangé ? Donc, je cherchais à garder mon calme, à me raisonner sur cet état physiologique bien connu des médecins… et je l’ai entendu. Ce bruit, encore !

Enfin, le cauchemar a cessé, mon état de parasomnie a pris fin d’un coup, comme casse une branche qu’on plie sur un genou,et je me suis précipité sur le balcon. J’étais aux trois quarts fou. J’ai respiré profondément, tout était calme, sauf, rassurante dans sa vitalité joyeuse, une grenouille qui coassait sous la lune, au bord du lac qu’on devine en se penchant depuis ma chambre. La clarté bleuâtre projetait des ombres longues et minces, et du côté opposé, j’ai distinctement vu l’une d’elles rentrer précipitamment sous le couvert de la forêt. À tout hasard, j’ai braqué ma torche dans cette direction, et je n’ai rien vu, bien sûr. Ce n’était peut-être qu’un chat, un renard (il y en a toute une famille qui passe la nuit devant l’auberge, m’a-t-on dit), n’importe quelle bestiole, mais c’était tout ce qu’il fallait pour nourrir ma peur, me replonger dans la tourbière.

Dans la chambre à mon réveil… Sous les arbres… Et si… Parfois, j’en suis sûr, c’était lui qui me regardait ! Lui, ou ce qui a produit ce bruit immonde, au Carnasson ! Avant-hier, quand il s’est fait entendre, il était pour moi, j’en suis sûr. Je n’oserai jamais me rendre à la seconde tourbière. Ou pas seul ! Mais non, accompagné, ça ne servirait à rien ! Il ne se produirait rien, et tout serait à recommencer. Je dois y aller, sinon, elle me poursuivra, j’en suis sûr.

Je me sens sur une ligne de crête. D’instant en instant, tout vire, bascule ; je me noie dans l’effroi, puis je regarde l’auberge et son petit peuple, qui va, vit, papote sous le soleil, et je me raille moi-même, moi et mes histoires de dingue, de cinglé qui croit aux fantômes. Je suis exactement comme le personnage de « Sur l’eau » de Maupassant ; ce bruit dans ma mémoire, c’est l’ancre du canot coincée au fond de la rivière, et je suis pris dans mes cauchemars comme l’homme dans sa barque, dans le brouillard. Mais contrairement à lui, je ne peux espérer nulle aube, nulle voix humaine qui puisse répondre et m’aider à arracher l’ancre. Je suis seul sur cette barque qui ne peut que sombrer, et moi avec, dans la folie. Il faut que j’aille à l’autre tourbière. Il faut que je voie, il faut que je sache. Je ne pensais pas que ce serait si rapide, ni si brutal.

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