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Lucien Durand

veilleur de nuit

Et si tout cela n'était qu'un jeu ?

Les marionnettes, juil. 2020
Les marionnettes - Fauconnier001 / CC BY-SA

Cette nuit, j’avais peut-être un peu forcé sur la bibine, je le confesse, et pourtant ce n’est pas par manque d’habitude ! Mon Lulu, tu connais ta dose, et tu sais bien que quelquefois il vaut mieux éviter l’avant-dernier verre, pour ne pas avoir la tentation de boire le dernier, celui qui te rend idiot au point de baver sur ta chemise en déblatérant des stupidités, ou qui te fait voir des choses incroyables comme des éléphants roses, rarement, des araignées velues qui te grimpent dans le pantalon, souvent, ou des fantômes du passé qui reviennent se venger en te collant une frousse de tous les diables, presque à tous les coups. En tout cas, j’en tenais une bonne, et avec le peu de conscience qu’il me restait, j’ai prié pour que cela me passe avant l’arrivée de la patronne à sept heures du matin, il ne s’agirait pas de l’inquiéter sur la sécurité des résidents pendant ma garde de nuit. Allez, on se réveille, on se passe un bon coup d’eau froide sur la tête dans le bac de la plonge, on se lave les dents et on prend un bon café, dans deux heures il n’y paraîtra plus, et ton honneur sera peut-être sauvé, me suis-je dit.

Quoi qu’il en soit, de ce reste d’honneur et d’estime, il m’est quand même venu une drôle d’idée dans la caboche, et à bien y réfléchir, en dessoûlant lentement avec les premières lueurs de l’aube, vautré dans le fauteuil de ministre à la réception, je ne sais toujours pas dire si c’était une idée farfelue que j’ai eue là, qui me fera bien rire quand j’y repenserai dans la journée, ou une révélation existentielle, de celles qui te laissent tellement songeur que tu ne peux y croire vraiment, et en même temps qui te reviennent à l’esprit avec insistance, refusant de t’abandonner par leur terrible puissance.

Si c’était une révélation, en tout cas, elle était particulièrement profonde et inquiétante, et si ce n’était qu’une hallucination, elle aura eu le mérite de me secouer suffisamment pour prendre la décision de lever le pied sérieusement, au moins pour quelques jours. Promesse d’ivrogne, dirait le cousin Dédé.

Alors je vous la livre, ma révélation, vous mes lecteurs qui n’existez peut-être pas, ou qui me lirez dans bien longtemps, si ce blog est découvert par quelque miracle archéologique et révélé au grand jour, malgré toutes mes précautions pour qu’il reste secret.

Toute révélation commence par ces mots : Et si…

Et si tu n’étais mon Lulu qu’un personnage, un personnage animé par un marionnettiste à tes yeux invisible qui décide de ta vie et qui a construit ton passé, ou plutôt qui l’a inventé de toutes pièces, comme un metteur en scène qui à chaque acte de ta vie a prévu d’en construire une petite partie ? Une sorte d’auteur qui aurait décidé de te nommer ainsi, de te faire penser ceci ou agir comme cela. Et qui s’en amuserait à tes dépens, pour son propre public que tu ne verrais jamais. Car enfin, comment expliquer que tu aurais lu sept romans de Zola en moins de quinze jours, deux tomes de la saga d’Hypérion en à peine quarante-huit heures, des bouquins de presque six cents pages tout de même ? Comment expliquer que tes souvenirs comportent autant de trous, d’un vide sidéral, et que ces trous soient miraculeusement comblés par des péripéties sorties d’un invraisemblable chapeau, au fil de tes histoires racontées sur un blog que tu aurais installé et configuré, toi un vieux bonhomme de presque soixante-cinq balais qui sait à grand peine manipuler une souris, et qui serait encore plus en peine de seulement comprendre comment fonctionne un serveur informatique dans les nuages ?

Et si, poussant plus loin ce raisonnement, le personnel de cette auberge ne constituait qu’une collection d’autres personnages, chacun manipulé par son auteur s’amusant à les créer, les faire vivre et les abandonnant à la fin de la saison, une fois leur rôle terminé ? Madame Lalochère, Gaston et Henri, Lisa la petite serveuse, Janette la cuisinière, Léandre l’homme de chambre, Denis le manager, l’espiègle petite Adèle, Madame Danchin qui vient d’arriver, et tous les autres qui apparaissent et parfois disparaissent dans cette comédie humaine fantastiquement complexe au fond des montagnes du Jura.

Et si les clients mêmes de cette auberge n’étaient que des acteurs, tous principaux au demeurant, de cette invention abracadabrantesque mise en place par un grand manipulateur, ou une grande manipulatrice, pour distraire la galerie d’un public complice, découvrant avec délices les tenants et aboutissants d’une intrigue ou plutôt d’un écheveau d’intrigues toutes plus amusantes, tendres ou tragiques les unes que les autres ?

Et si ce renard que tu nourris et tentes d’apprivoiser n’était rien d’autre qu’un accessoire de théâtre, posé là pour servir une toute petite partie d’une plus grande histoire, tout comme les poissons du lac amenés là pour une opportune partie de pêche ? Et si le monde entier qui nous entoure, l’auberge, Pollox, les bois et les forêts, le Snurk, n’existaient que pour poser le décor de cette pièce et lui donner de la consistance ?

Et si…


Mon pauvre Lucien, tu as bien fait de ne pas le boire, ce dernier verre, parce que tu aurais été capable alors d’inventer quelque chose d’encore plus terrifiant, si tant est qu’il y ait plus terrifiant que de ne pas exister, plus terrifiant que d’envisager la fin inéluctable de ce jeu, parce qu’il faudrait bien qu’une fois la représentation terminée les lumières s’éteignent, le rideau tombe, il faudrait bien que ces personnages retournent au néant, ou dans les souvenirs de leurs auteurs et de leurs spectateurs qui se seraient amusés, le temps d’un été, avec ta vie et celles de tes compagnons d’infortune.

Le jour va se lever. Fondu au noir. Rideau. Salut des comédiens. Applaudissements. Lumières dans la salle.

Ce n’était qu’un rêve mon Lulu, bienvenue à nouveau dans la réalité.

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