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Malia Walander

Chambre 14

Les chats ne font pas des chiens, ou un truc approchant

Jeanne et Malia, devant un café, tard le soir, parlant de tout et de rien, tandis qu’Adèle s’est endormie sur la banquette, tête posée sur les jambes de sa mère, qui lui caresse les cheveux.

- Jeanne, je ne sais pas si tu le sais, mais nos aînés se connaissaient.

- Ah oui ? Qui, exactement ?

- Ton Adrien et ma Simone

- … ?

- C’est une sacrée histoire, et longue…

Jeanne pense à Papy Adrien, qu’elle a tant aimé. Qui lui manque.

- Je n’ai pas sommeil, tu peux y aller. Raconte !

- Ton grand-père, Adrien et ma mère, Simone, appartenaient jusqu’en 1965 à la même cellule communiste, du côté de Stains. Ensemble, ils diffusaient des tracts, collaient des affiches, bref, s’investissaient à fond dans la lutte sociale, ma mère, au sein du syndicat de l’édition, ton grand-père, du côté des ouvriers du livre. C’étaient des purs. Ils ont même protégé quelques Algériens, quand c’était le plus chaud, et ce, au péril de leur liberté, et pas qu’une fois. Ils n’avaient pas peur.

Jeanne est pensive, les yeux agrandis, doigts perdus dans les cheveux de l’enfant. Puis :

- Oui, je sais qu’il tenait à une égalité entre tous et défendait les situations les plus fragiles au sein de la CGT. Mais comment se sont-ils connus ? Ne me dis pas qu’il y a eu de la romance entre eux ?

Les deux femmes rient et se regardent tendrement. Adèle soupire, se retourne et se love contre le ventre de sa mère.

- Non… Visiblement, pas de cet amour-là entre eux. Mais un lien très fort quand même. Juste une question : sais-tu où Adrien est né ?

- Ben oui … dans le Gers, à Masseube ou Auch.

- Il est né à Châteaubriant. En 41. Septembre 41, c’est ça ?

- Oui….Mais pour le lieu, tu es sûre ?

- Que oui !



Jeanne dévisage Malia, qui sourit tranquillement.
Belle.

Incroyable, cette femme, avec ses jupons, ses pâquerettes dans les cheveux, cet air serein et revenu de tout en même temps.



- Bon, je t’explique… On dit que les chats ne font pas des chiens, ou un truc approchant. Eh bien, ton arrière-grand-mère et ma grand-mère étaient toutes deux communistes au moment où la Seconde guerre mondiale a éclaté. Et toutes deux grosses (et pas du même bonhomme je te rassure !). Suzanne (ma mémé) et Jeanne (ton aïeule, oui) continuaient à militer clandestinement. Ardemment. Coller des affiches antifascistes, participer à des rassemblements, diffuser L’Humanité sous le manteau. Et l’une comme l’autre se sont fait arrêter par les brigades spéciales alors qu’elles étaient presque à terme. Vu leur situation, ces deux-là sont devenues copines à la prison de la Petite Roquette avant d’être envoyées au camp de Châteaubriant, où elles étaient étiquetées prisonnières politiques, communistes notoires. Pfff… des militantes de base, juste patriotes. Idéalistes et courageuses.
C’est d’ailleurs là qu’elles ont accouché à deux jours d’écart. Eh oui… deux marmots sont nés en avril 41 dans les sacs à viande des chambrées.

- Tu veux dire que Papy Adrien est né en prison comme ta mère ?

- En camp d’internement administratif, nuance ! Ils y ont grandi, jusqu’à la Libération. Femmes et enfants ont été trimballés de camp en camp. Adrien et Simone ont biberonné dans un matriarcat d’indésirables. Certaines furent héroïques. D’autres furent malhonnêtes, trahirent même pour sauver leur peau. Il y en avait de démentes… Bref, comme partout.

- Mais comment as-tu découvert ce passé ?

- Bah… quand ma mère a commencé à perdre la tête, j’ai dû mettre de l’ordre dans ses affaires. J’ai retrouvé des vieux papiers. Et je me suis prise au jeu de l’enquête. Je crois bien avoir passé trois ans à remonter le temps, allant d’archives en lieux de mémoire, reconstituant le parcours de ma grand-mère, découvrant ainsi les circonstances de sa naissance. Et m’intéressant au sujet des bébés nés en captivité, j’ai dénombré les trois chouinards qui ont dû sucer plus d’un téton alors. Dont Adrien… Ce même Adrien que je trouvais si beau quand j’avais l’âge de ta fille.
Simone et lui étaient comme frère et soeur.

Malia fouille dans son petit sac.
Jeanne la regarde intensément.

- Tiens, voilà une photo de ma grand-mère. C’est la seule que j’ai. Elle vient des archives de la police.
DSCF7285bis.jpg, juil. 2020 - … - Et voilà la mère d’Adrien. Ta grand-mère, Jeanne.
DSCF7351bis.jpg, juil. 2020

- Incroyable… C’qu’elle était jeune.
Je pourrais faire une copie, Malia ?

- Dis pas de bêtises. Elle est à toi, pardi.

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