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June East

Chambre 17

Juni face à son destin

J’ai tout foiré et pourtant je suis heureuse. Si tu y comprends quelque chose, tu as bien de la chance. Étrange sentiment sur la Harley en revenant de Genève : entre la joie de me reprendre en main et le ressenti d’avoir royalement merdouillé. I fucked up en format cinemascope.

Au dîner de vendredi soir, Éric Javot m’a invitée à l’accompagner à un déjeuner de travail à Genève. Hier je me suis levée de bonne heure, histoire de me faire mignonne : maquillage sobre et soigné, pantalon noir et mon haut porte bonheur en dentelle à fleurs. Tout ça pour découvrir sur le parking qu’on y allait à moto. Le coup de stress, je ne suis jamais montée sur ces engins du diable. Et quand il m’a tendu le casque, j’ai fait mine de m’extasier sur l’intercom alors que je n’avais qu’une chose en tête : « Et une heure de brushing pour rien ! Rhaaa, mais la coupe que je vais avoir en arrivant ! ». Masquer une superficialité par une niaiserie : typique d’une actrice. Je me suis consolée avec son blouson de cuir, un chouïa grand pour moi, mais qui matchait pas mal avec ma tenue.

Pour une première fois, je n’ai pas eu peur, surtout que j’étais bien calée dans le siège arrière. À un moment, j’ai même écarté les bras pour percevoir la pression du vent. Se sentir vivante et vibrer. Sinon j’ai gardé mes mains sur sa taille, mais ça, c’était juste pour le plaisir. On est arrivé à Genève. Je devinais l’Hôtel Royal droit devant. Il accéléra alors qu’une voiture venait en face. Là, il aurait dû s’arrêter avant de tourner. J’ai vécu la scène au ralenti façon film de John Woo. Virage serré. Échange de regards avec le conducteur de l’Audi. Klaxon et crissement de pneus. Un pigeon qui s’envole entre les deux véhicules. Arrêt contrôlé devant l’hôtel et moteur coupé. Les garçons, faut toujours que ça tente d’impressionner les filles. Je suis descendu de la Harley aussi élégamment que possible. Premier réflexe en enlevant le casque : me passer les doigts dans les cheveux pour me recoiffer en souriant paisiblement alors que j’avais le palpitant qui pulsait à trois cents. Les filles, faut toujours que ça tente d’impressionner les garçons. Y a pas un genre pour rattraper l’autre. Navrant.

Le rencard d’Éric m’a tout de suite donné l’impression d’être un movie mogul, dans le style qui sentait bien bien le fric, pas vraiment un Harvey Weinstein, mais presque. Le côté délinquant sexuel en moins, j’espérais. Rassurée tout de même de voir qu’on se dirigeait bien vers le restaurant de l’hôtel et non vers une chambre. Et pourtant, c’est là que mon gremlins intérieur a pris le dessus pour amorcer son entreprise de sabotage. Je me suis vue en Julia Roberts qui fait valdinguer les escargots, alors j’ai commencé à psychoter sur mes moindres gestes. J’ai restreint ma participation à la conversation au strict minimum. Impression d’être jugée du coin de l’œil en permanence. Lui non plus n’a pas vu mon film. Je ne voulais pas faire honte à Éric en le faisant passer pour un réalisateur qui trimbalait sa nouvelle groupie wannabe actrice. Je crains d’avoir été particulièrement distante, limite glaciale avec lui. Bref, pas sous mon meilleur jour. Au moins, je n’ai pas semé de gastéropode au vent. Éric n’a pas fait le trajet pour rien. Ses requêtes ont, je crois, trouvé une oreille attentive et conciliante. À la fin du repas, le gars, tout sourire, m’a tout de même refilé sa carte, certainement par politesse. Ah ouais, le boss de la Pollux International Artist Agency. J’ai halluciné. T’aurais pu me briefer avant, Javot, merde !

Coup de fatigue et de blues sur la Harley en route vers l’auberge. Pas un mot dans les interphones. Et quand bien même… même si… Bientôt le scandale des photos dénudées mettra un point final à tout ça. C’est bien pensé un casque de moto : personne pour voir les larmes te monter. Sans même m’en rendre compte, je me suis plaquée contre le dos d’Éric, les bras ceinturant sa taille. Une goutte de réconfort dans un océan de déceptions.

Être comédienne permet de donner le change et de sourire malgré un moral en berne. Sur le parking de l’auberge, j’ai fait comme si tout s’était bien passé. Éric a prétendu devoir travailler. Nous nous sommes dit au revoir de loin dans le couloir, chacun devant sa chambre. Si quelqu’un affirme que j’ai attendu qu’il soit entré dans la sienne pour ouvrir ma porte, je répondrai qu’il n’y a pas de preuve et je nierai.


J’ai tourné en rond dans mon lit. Les crissements du blouson en cuir, l’odeur enivrante de son cigare. Elisa-nimal serait allée frapper à sa porte. Elisa Hell n’avait même pas la force de se lever pour attraper le gadget dans sa valise. Je repensais à cette phrase de Mae West :

“A woman in love can’t be reasonable - or she probably wouldn’t be in love”. Mae.

Je ne serais pas en train de tomber amoureuse, moi ? Naaaa. J’ai balancé le blouson de l’autre côté de la pièce.


Aucun signe de Javot ce matin. Pas un bruit dans sa chambre, dixit le verre contre la cloison. Et malgré tout, j’étais sereine. Étrange sentiment de plénitude. À treize heures, je suis allée déjeuner seule d’une poêlée aux céréales. Après la galette au sucre et au citron, j’ai enfilé un short pour aller courir en forêt. Se concentrer sur sa foulée permet de se vidanger le ciboulot. Étirements près du lac. J’ai pensé que ça allait être gênant si nous devions nous éviter à présent. Awkward. Heureusement, je partais mardi. J’avais encore son blouson à lui rendre. Au pire, je pourrais toujours le laisser à la réception.

J’allais remonter dans ma chambre prendre une douche quand mon cœur a sauté un battement. Éric était là, à m’attendre devant le patio…

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