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Malia Walander

Chambre 14

La lumière de la ville asséchait imperceptiblement mon marigot amer

Jeanne : Alors, plus d’Olga …



Malia : Hélas. Plus de battements d’ailes chamarrées. Plus de peur des chats. Plus d’épaule marquée par ses pattes, voyez encore… (elle tire sur sa blouse, deux marques brunes discrètes).

Jeanne : Ça faisait longtemps, m’a dit Adèle. Plus de vingt ans ? C’est une sacrée tranche de vie.



Malia : Vrai. Au point que je me demande comme je vais faire.

Jeanne : Reprendre la vie d’avant Olga ? Comment l’avez-vous adoptée ?

Malia : C’est une longue histoire. J’étais partie me terrer à Barcelone.

Barcelone… Garce alone, je devrais dire.

Le cœur complètement ravagé par un chagrin. Un sacré chagrin. Je ne voudrais jamais revivre ça.
En un tour de main, ce diable m’a pris mon sourire et mon souffle. Mon énergie et ma gaieté naturelles. Ma réputation et la considération de mes aînés. Ma confiance dans le plus anodin des gestes, je l’ai perdue : couper une pomme, traverser la route, acheter un sous-vêtement.

Fini.

Non content de me défaire le moral, le chagrin a noyé en peu de temps ma peau d’une bonne couche de gras : imparable pour s’isoler du monde.
Par vagues et sans prévenir, celui qui s’est logé au fond de mon être est remonté jusqu’à mon cœur.
Ça faisait un mal de chien.
Alors, des pleurs, alors, parler seule dans la rue.
Alors végéter.
Regarder l’ombre du vent. Vous voyez ?

Repasser par les chemins mille fois empruntés, mais ne plus y trouver la même lumière ni les mêmes conversations.
Jeanne, pour la vieille qui te parle, Paris était piégé de souvenirs insoutenables.
Barcelone, c’était l’échappatoire.

J’ai ainsi vécu tout en haut de la ville, près du bunker, si tu vois… Je descendais vers la mer, marchais jusqu’au Barri Gotic ou à Poble Sec en évitant les ramblas et autres lieux touristiques. Direction Museu Picasso. M’asseoir et contre sa pierre fraîche, trouver un sursaut, qui me portait quoi, une heure ou deux…


Chaque jour un peu plus.

Une tranche de pastèque et une soupe froide me suffisaient.
La lumière de la ville asséchait imperceptiblement mon marigot amer.

Je sillonnais la ville des mois, me reposant sur les bancs des églises, dans quelque cloître, à l’ombre de ses orangers. Et souvent, le finissais mes soirées dans le sable frais de Barceloneta, saoûle, partageant des rires usés avec les touristes allemands. Baiser, kaiser ! quelle importance ! De sexe, je n’en avais plus. Il pouvait bien m’arriver n’importe quoi… C’était au-dessus de mes forces de me pencher sur lui et de lui dire, en face : eh, pauvre con, on t’a largué… T’es moche !
Tu me trouves vulgaire ?

Jeanne:…

Malia : Je suis vulgaire, je sais… Mais je ne bois plus. C’est pour ça que ton Gaston, si bon, je le tiens à distance, je veux pas replonger.
C’est pour ça aussi que P. Vergnes et sa raideur, ça me fait rigoler.

Bref, tu sais, le ciel de Barcelone est parcouru d’oiseaux, les perruches que les Sud-Américains ont apportées dans leurs paquetages. Et Olga est l’une d’elles. Je l’ai trouvée blessée, un matin du côté du parc de Horta. Je l’ai nourrie. De la mie de pain. On est restées ensemble. Voilà l’histoire. D’ailleurs, d’histoire, faudrait qu’on parle de nos mères avant que je reparte.

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