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June East

Chambre 17

When Eri met Juny

On a frappé, j’ai balancé l’iPad sur le lit pour me ruer à la porte. Et là, le choc. Éric Javot en personne ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à ce que j’allais lui dire avant de mettre la musique à fond les ballons ? Je me suis retrouvée à faire la carpe : muette et la bouche ouverte. Dans ma tête, ça fuse. J’hésitais à jouer celle qui ne le reconnaissait pas, ou la surprise. Non, fallait foncer, et ne pas avouer ex abrupto que j’étais actrice. Tout sauf lui parler de la critique de Libé. Vite, vite, vite, trouver quelque chose.

— J’aime beaucoup ce que vous faites !
(mais quelle idiote !)
— (silence)
— Et je suis actrice !
(mais tais-toi !)
— Elle va respirer un grand coup et reprendre ses esprits. Et puis on va rejouer la scène, d’accord ?

J’ai caché mon visage dans mes mains. Il a refermé la porte derrière lui. Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait en profiter pour attraper ses valises et quitter le Jura. « Silence. Moteur. Ça tourne. Action ! Toc Toc ». J’ai ouvert, avec certainement le sourire mi-désappointé mi-amusé de quelqu’un qui se serait planté et tenterait de faire bonne figure.

— Bonsoir, monsieur Javot… Élisa Hell… Je ne m’attendais pas à vous trouver dans une auberge du Jura… Et j’ai perdu pied… Et j’ai fait n’importe quoi.
— Et bien voilà, c’est mieux déjà. Vous me laissez entrer et on discute de tout cela.


Deux heures plus tard, on était toujours assis sur le lit, chacun de son côté, à parler cinéma. Il m’a raconté tous les secrets de tournage de Rupture ; Dernière Nuit D’Un Couple. Visiblement, il n’y avait pas trop d’atomes crochus entre Cécile de France et Jean Dujardin. Bien évidemment il a abordé le fiasco prévisible de son film sorti mercredi et la presse qui lui tombait déjà dessus. Il en était très affecté. Après tant d’investissements…

Pour lui remonter le moral, j’ai partagé ma propre mésaventure avec Hollywood et comment je me suis fait moucher par Charlize eThron sur le biopic de Mae West. Il ne m’imaginait pas trop dans ce rôle. Physiquement, j’entends. Je lui ai montré des photographies style Studio Harcourt prises pour les essais avec la robe fourreau corsetée, la couleur blonde platine, le maquillage glamour et… le rembourrage du soutif ! Ensuite, pour achever de le convaincre, je suis allé dans la salle de bain. J’ai enveloppé ma tignasse auburn dans une serviette blanche nouée sur ma tête. Puis, j’ai enlevé mon top pour passer le peignoir de l’auberge. Je me suis installé sur le lit, dos à lui. J’ai fait glisser le tissu de coton sur mon épaule dénudée. J’ai tourné le visage vers lui. Ses yeux étaient ronds comme des bobines de cinéma. Alors de ma voix la plus mielleuse, j’ai minaudé une des répliques du film :

“When I’m good, I’m very good, but when I’m bad, I’m better”. Mae West.

Après quelques secondes de silence qui m’ont semblé une éternité, il m’a fait un clin d’œil, puis il s’est levé en riant pour aller s’allumer un cigare dehors au balcon.


Éric m’a avoué qu’il n’avait pas vu Les Révoltés De Bois mais qu’il allait y remédier, qu’il était curieux de me découvrir à l’écran. Je lui ai répondu qu’il était disponible sur Netflix. Alors il a attrapé ma tablette, a ouvert l’application et a cherché le film. Et moi, je tremblais comme une feuille. Mince, le courant passait si bien, et si jamais il me trouve mauvaise ? Croise les doigts, ma fille. Tu y as juste treize scènes et c’est ton nombre porte-bonheur.

— De toute façon, il est trop tard pour descendre au restaurant. Ils ne servent plus à cette heure. Vous avez prévu autre chose ?
— Euh… non, ai-je bredouillé.
— Tiens, file-moi mon téléphone sur la table. Je vais voir si on peut se faire livrer une pizza ou deux. Tu les aimes comment ?

Quand les studios de doublage traduisent les films américains, les dialogues passent du vouvoiement au tutoiement après que les acteurs ont couché ensemble. Entre Éric et moi, cette transition s’est faite sur une pizza.


Réveillée aux aurores, je suis d’humeur guillerette aujourd’hui. De belles éclaircies dans le ciel, les oiseaux chantent dans la forêt. Je traine dans mon peignoir de bain sur la terrasse, un café chaud sur le guéridon. Tout va bien. Le voisin de la 18 sort sur son balcon. Je lui fais un signe de la main en guise de bonjour. Il y répond de la tête en rougissant. Et là, subitement, je me rappelle et le reconnais : le gentleman attentionné que j’ai embrassé dans l’ascenseur l’autre nuit ! « Je vous souhaite une excellente journée, mon bon monsieur ». Et je suis rentrée dans ma chambre.

Bon, et maintenant, la grande question : je téléphone à Isaac ou pas ?

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