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P. Vergnes

Chambre 18

D'Hemingway à Melville

Petit chemin dans les Hauts de Feuilly 3.jpg, juil. 2020

Chère Amie,

Je vous écris depuis un petit bois près de l’auberge. J’ai pris quelques photos dont celle qui accompagne ceci. J’espère que cela vous donnera envie de venir séjourner en ces lieux. Ne m’avez-vous pas dit que vous envisagiez de prendre trois semaines de vraies vacances cette année ? Pour que c’en soit, des vraies, il vous faudrait partir ailleurs, non ?

J’ai pris beaucoup de retard sur ce que je voulais vous raconter ici. J’ai beaucoup travaillé, il est vrai.
J’ai reçu mes dates d’entretien pour les postulants aux masters en contemporaine. Je serais donc sur le campus près de chez vous, demain vendredi et mardi prochain. j’espère que nous pourrons nous voir. Peut-être autour d’un dîner ? Un déjeuner m’irait aussi.

Lundi fut une journée bien remplie, riche en émotion également. Elle commença avec la partie de pêche avec le factotum, Henri et Pâquerette. Cependant, Gaston, le chauffeur livreur et ami d’Henri, nous attendait près de la barque. Une fois sur l’eau, ce sont eux qui ont pris les rames. Il faut dire qu’ils sont taillés pour l’exercice, l’ours et le bucheron.
Henri nous a d’abord fait un cours sur l’utilité des vers pour attraper le gardon, ce qu’il a nommé “faire un peu de vifs”, autrement dit, attraper de petits poissons comme appât pour les gros. Le programme était fait.
Enfiler un asticot se tortillant sur un hameçon somme tout assez fin n’est pas des plus facile. Heureusement que je n’ai pas des battoirs à la place des mains. Enfin, j’ai réussi et j’ai lancé la ligne dans les eaux, surveillant mon bouchon. J’attendais qu’il frétille. C’est celui de Pâquerette qui a lancé le bal. Sa ligne fut particulièrement chanceuse. A croire que les poissons ne voulaient gober que ces vers. A peine sa ligne lancée que le bouchon se mettait à danser. Tout ça à une cadence digne des Temps modernes. Si vite qu’Henri l’a surnommée Mitraillette. C’est à ce moment que j’ai eu ma plus grande frayeur. Pâquerette s’est mise à rire si fort que la barque a tangué, bien trop à mon goût.
J’ai quand même pu déposer dans le seau ma participation de trois ou quatre gardons. Gaston, quant à lui, faisait ses petites affaires de son côté, enfilant trois vers sur l’hameçon et déclinant la proposition d’Henri de passer à la suite.

Henri nous a annoncé que c’était le moment d’attraper du carnassier. J’ai vu un beau brochet s’agitant au bout de ma ligne, ce qui me fit sourire. J’aime beaucoup ce poisson malgré ses arrêtes nombreuses. Henri lui pensait plutôt à un sandre, je crois. Nous voilà avec de nouvelles cannes et à installer un gardon, encore vivant, bien vif au demeurant, sur un hameçon plus gros. Ce n’est pas une mince affaire.
Cette fois-ci ce sont des perches que nous avons attrapées. Mon doigt se souvient particulièrement de l’arc-en-ciel. Henri avait pourtant prévenu du danger, minime je vous l’accorde, de son épine dorsale, expliquant la manière de procéder. Il a fallu que je me pique quand même !
Après une dizaine de poissons, nous avons rangé le matériel au fond de la barque. Enfin, pas Gaston. Il semblait faire une partie avec un gros. J’ai eu une pensée furtive pour Ernest H. C’est quand même l’homme qui a gagné, sortant un énorme sandre sous les yeux ébahis d’Henri. Quand Gaston l’a rejeté à l’eau, j’ai bien cru qu’il allait lui sauter à la gorge. Là c’est à Hermann M. que j’ai pensé.

Nous sommes rentrés après plus de deux heures. Il était encore temps d’aller reprendre des forces au buffet du petit-déjeuner. Henri et Gaston se sont chargé d’amener nos prises non rejetées dans le lac, à la cuisine. Nous espérions pouvoir les déguster sinon le midi, au moins le soir. Ce fut le soir.

J’avoue avoir réintégrer ma chambre pour m’écrouler sur le lit. Levé aux aurores après une courte nuit d’à peine quatre heures d’un mauvais sommeil, je n’ai pas pu me remettre au travail. C’est durant ce temps que Papa m’a téléphoné, bien sûr. Évidemment, mon téléphone était sur silencieux. Forcément, je n’ai pas regardé de suite en me réveillant. Ce n’est qu’après le déjeuner que je l’ai fait, prenant rapidement ma voiture pour aller le rejoindre au chalet.
Je pensais passer une agréable après-midi à discuter tous les deux, tranquillement sur le balcon. C’était sans compter sa vitalité de jeune homme, de 85 ans. Il avait décidé de crapahuter dans les environs. Soit. Je préfère le voir ainsi. Après la mort de Maman, il s’est un peu renfermé sur lui-même, se jetant sur ses toiles et ses pinceaux. Depuis deux ans, il a repris une vie normale, enfin, presque. Il est encore plus dynamique qu’avant.

Alors si je vous dis qu’en remontant dans ma chambre pour aller dormir, un peu avant minuit, j’ai délaissé les escaliers pour l’ascenseur, vous comprendrez. C’est là que j’ai croisé June…
Elle s’était enfermée dans sa chambre depuis plusieurs jours, au moins le week-end. Elle, si pleine de vie, si souriante, ressemblait à un petit chat apeuré quand je l’ai vu entrer avant même que je puisse sortir de l’ascenseur. J’ai voulu en profiter pour m’excuser auprès d’elle pour le bruit. Elle semblait ailleurs, perdue. Je restais comme en suspend, penché vers elle, attendant qu’elle me dise quelque chose. Je n’ai eu que ses larmes. Je tentais alors de la consoler, lui tendant mon mouchoir, comme je le faisais à Maxime quand il pleurait contre moi.
Elle, sans un mot aucun, s’est hissé sur la pointe des pieds, et m’a déposé un baiser avant de s’enfuir, l’ascenseur étant arrivé. Je suis resté figé sur place.

Une fois dans ma chambre, j’ai réalisé ce qu’il venait de se passer. Une femme, jeune et jolie, avec du charme même, m’avait déposé un baiser, chaste pourtant, léger comme un battement d’aile de papillon. J’en étais tout retourné. Depuis combien de temps cela ne m’était pas arrivé ? Je me suis senti vivant, si vivant. J’ai réalisé qu’après tant d’année de solitude, à mon âge, je pouvais… encore…
Merci à toi, petite June, qui ne le saura jamais…
Que dire d’autre, très chère ?

Bien à vous chère Amie

P. V

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