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Paul Dindon

Chambre 3

La déconfiture

Perfusé de café après une nuit sans sommeil, je déplie le journal que l’auberge met à disposition. Soudain je n’entends plus le brouhaha des résidents qui petit-déjeunent. Mon regard est happé par la rubrique des mots-croisés. Dans les cases, un mot saute aux yeux, manuscrit en capitales d’imprimerie. Définition sibylline : « amère en bouche, appréciée sur une tartine, en dé ». DÉCONFITURE. Je m’excuse auprès de la pétulante aubergiste qui reste avec mon pain perdu à la confiture de poire jurassienne sur les bras. Je m’enfuis pour chercher l’air au bord du lac.

Dans le papier daté de dimanche, j’ai appris que l’auberge avait échappé à une tornade, « une amorce de tornade (appelée tuba ou entonnoir nuageux) ». L’article évoquait aussi les phénomènes météos visibles les prochains jours, des symptômes lumineux ou des nuages transportant humidité et poésie : nuages noctulescents – filaments ou nappes illuminés par en-dessous, mammatus, arcus ou cumulonimbus, roi des nuages.

Roi des nuages…

PLOUF. Ou plutôt SCHHHHHH la glissade sur la rive du lac CRAC la branche à laquelle je tente de m’accrocher PLOUF la chute dans l’eau. Vite ! remonter sur la berge avant qu’on ne me voie, si on ne m’a pas déjà vu, pourvu qu’on ne m’ait pas reconnu, c’est con l’orgueil quand même, le mental craint l’humiliation – même minuscule, craint la blessure d’orgueil avant la foulure ou l’ecchymose. Je tire sur les joncs, mes mains glissent, je bascule à la renverse. Re-PLOUF. Je bois la tasse, je glougloute. J’entends ou je crois entendre des rires – les pêcheurs au loin s’extasient-ils sur leur prise ou rient-ils de ma déconfiture ?

La queue entre les jambes et trempé jusqu’aux os, je grommelle des noms d’oiseaux. ‘Tain ! Pauv’ con ! Mon pied mal assuré ripe sur un rocher mouillé, je mouline des bras. M’effondre. Noir. Me perds dans les restes aigres du mauvais rêve qui a froissé mes draps et ma nuit.

C’est un plateau télé comme j’en ai connus une tripotée. Un aréopage de techniciens et d’assistants. Un tournage qui tire en longueur. Des raccords maquillage pour masquer le fond de teint qui colle aux doigts, qui dégouline. Les questions idiotes de l’animateur vedette. Je n’ai rien vu venir. Le traquenard. T’inquiète pas, m’avait-il dit, les invités vont vendre leur camelote, toi tu vas sortir du lot, tu vas cartonner. Ah ça. Pour sortir du lot, j’suis sorti du lot. C’est parti en sucette, oui. Face caméra. Le blanc. L’air bête. Tous les yeux du public braqués sur moi. Le silence insupportable. Le malaise. Puis les rires. Et moi, statufié, liquéfié. Le dindon de la farce.

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