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Henri Bonaventure

factotum

Le pied dans l'eau

Lundi matin, potron-minet que je m’étais réveillé et il fallait parce qu’il y a avait un coup de pêche au programme avec un des résidents — tu m’excuseras fillot, j’ai encore oublié son nom ! Donc j’avais avalé un café fissa, tant pis pour les tartines de confiture et je m’étais dirigé avec mon client vers la plate qui m’attendait depuis la veille au bord du lac.

Chemin faisant on avait retrouvé l’une des résidentes — attends, elle a un nom de fleur, ah oui : Pâquerette qu’elle s’appelait, elle s’appelle toujours d’ailleurs mais passons — avec qui on avait convenu du rendez-vous de ce matin et qui attendait près de la barque.

On avait attrapé le matériel dans la remise, et on était retourné au lac et trouvé Gaston, qui tirait sur sa clope, confortablement installé sur la coque.

— Dis gars, t’as une place dans ta galère ? M’avait-il demandé. Je serai pas contre un petit tour en mer histoire de taquiner le goujon !
— Euh, c’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases[1]. Tiens, bouge plutôt ton luc et aide moi à retourner la plate…

Mise à l’eau, tous les quatre bien installés, Gaston et moi faisant office de rameurs le temps d’aller dans le coin que j’affectionnais depuis quelque temps et j’ai commencé à expliquer deux-trois bricoles à nos clients pendant que Gaston s’amusait avec les vers…

— Alors voilà, avais-je commencé, on va d’abord faire un peu de vifs avec les vers et ensuite on verra s’il y a moyen de sortir une belle pièce ou deux.

J’avais commencé à équiper deux cannes pour sortir des gardons, puis leur avais expliqué comment piquer un ver avec l’hameçon et enfin je leur avais montré comment lancer et attendre que le petit bouchon frétille avant de tirer d’un petit coup sec, mais pas trop fort, s’agissait de les conserver vivants, pour les remonter.

Dorénavant, la Pâquerette, je l’appellerai Mitraillette, tellement elle y mettait du cœur à son ouvrage et qui nous sortait un gardon frétillant toutes les trente secondes ! On avait passé à peine dix minutes que le seau était déjà bien garni pour la suite…

Pendant ce temps, M. Vergnes — ah y’est je me suis souvenu de son nom — avait visiblement compris l’idée et tentait plus ou moins habilement de faire pareil, sans avoir le même succès. N’est pas Mitraillette qui veut !

Ensuite on était passé aux choses sérieuses, Gaston toujours avec ses vers frétillants sur son hameçon ; il en avait enfilé trois ou quatre et il avait l’air d’avoir envie de tout faire le contraire de ce qu’il faut faire quand t’es un pêcheur sérieux. Mais bon c’était pas grave, du moment qu’il ne nous mettait pas la plate à l’envers, comme l’autre fois…

Changer de canne, pour le carnassier faut du un peu plus costaud, surtout question fil et moulinet, montrer comment enfiler un gardon le long de l’hameçon, histoire de le garder bien vivant avec la queue frétillante, puis lancer et attendre…

On avait sorti, comme ça, quelques jolies perches, dont une arc-en-ciel, très belle mais imbouffable qu’on avait aussitôt remis à la baille, mais pas de brochet et pas de sandre non plus, surtout le gros que j’avais repéré il y a deux mois et que je m’échinais à sortir depuis.

— Attention quand vous les détachez de l’hameçon, avais-je prévenu, la dorsale est piquante, il vaut mieux les attraper avec un doigt derrière la branchie, comme ça ça ne risque rien, en voyant M. Vergnes se démener avec sa dernière perche et sucer son doigt qui commençait à perler de rouge…

Au bout de deux heures on s’était dit qu’avec la petite dizaine de perches, excellentes en filet accompagnées de quelques frites — faudrait qu’on en touche deux mots à Janette, voir si elle pourrait nous les préparer tout à l’heure —, on pouvait plier les gaules et rentrer à l’auberge.

C’est à ce moment que j’avais vu Gaston s’agiter un peu, à la proue, en tirant un peu fort, puis en relâchant la tension ; on voyait bien que son fil était quasi au max de ce qu’il pouvait supporter :

— T’es toujours aux vers là ? Lui avais-je demandé
— Yup, ça a l’air de vouloir jouer là-dessous, m’avait-il répondu sans quitter sa ligne des yeux.

On s’étaient alors installés pour le regarder faire, une fois nos cannes rangées au fond de la plate et au bout de quelques minutes il avait fini par sortir…

Mon sandre !

Oui, tu lis bien, ce grand couillon avait sorti mon sandre, celui qui devait faire pas loin de 90 cm, avec deux-trois vers au bout d’une ligne à tirer du gardon ! Comme ça, l’air de rien. Putain de karma, des fois.

Gaston m’avait alors dit avec un clin d’œil, tout en rejetant le monstre à l’eau :

— T’inquiète gars, t’auras ta chance une autre fois !


Attends, c’est pas fini, tu sais quoi ? En arrivant à l’auberge, j’ai vu le journal du coin ouvert sur une table avec ça :

Deux jeunes Lédoniens prennent trois sandres et un brochet à Vouglans

Luigi Loersch et Armand Michaud avec un brochet de 75 centimètres.  Photo DR
Le Progrès, 29 juin 2020 : Trois sandres et un brochet à Vouglans

… trois sandres de 90, 90 et 85 centimètres ainsi qu’un brochet de 75 centimètres …

J’te raconte pas comment j’suis vénère quand même ! Mais je l’aurai, un jour, je l’aurai.

Note

[1] J’adore ce film !

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