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Irène-Aimée de Lavernhe

Chambre 20

Interrogations existentielles

Une grande lectrice de romans familiaux aurait dû se douter que le contenu d’un carton d’archives pouvait faire basculer une vie. D’où est venue cette absence de méfiance au moment de plonger dans les secrets des Lavernhe et des Morand ? Heureusement, le balcon de la chambre donnait sur le lac, offrant à l’esprit tourmenté des paysages pour s’apaiser. Les deux nuits suivantes n’ont malheureusement pas suffit à calmer les angoisses nées de cette découverte. Peut-on vivre en faisant semblant ? Peut-on ne peut pas voir les écailles du vernis quand elles révèlent des fissures ? Au début de la semaine, la tentation fut grande de laisser l’enveloppe, comme la pile dans laquelle elle était, dans un coin de la chambre. Il fallait avancer malgré tout, malgré la découverte récente, malgré les appréhensions des découvertes suivantes, malgré les interrogations sur le sens de la vie. Seules les photos et les visages rassurants qu’elles dévoilaient furent agréés comme compagnons de route. Les papiers ne sortaient de leur caisse que pour une recherche de nouvelles photographies coincées entre deux dossiers.

L’auberge fut pendant ces jours troublés un cocon accueillant. Les menus de la patronne réconfortaient le corps et l’âme. Des liens se nouaient. Un dîner avec Calliste eut lieu le mardi soir. Deux personnalités à la croisée des chemins se rencontrèrent. Une femme mure, dans la force de l’âge, parla de ses années à travailler avec les semblables des Morand et des Lavernhe. Une femme en construction évoqua les révoltes trop longtemps étouffées, le conformisme de façade qui ne se brise que rarement, laissant parfois apercevoir les souffrances avec des ses proches étaient obligés de vivre. Le cynisme, le sentiment de toute-puissance des gens de pouvoir, leurs injonctions, tout cela fut critiqué. Deux femmes se rencontrèrent et chacune eut l’impression d’avancer.

Les jours suivants, les pages des carnets furent noircis de rameaux d’arbres généalogiques reconstitués grâce aux photos, rangées dans des albums ou dispersées aux fils des papiers. Quand l’énigme devenait trop dure à résoudre, quand les différents rameaux ne s’imbriquaient pas dans le puzzle familial, ce fut l’occasion de découvrir enfin les forêts des environs. À la tombée de la nuit, on pouvait, prétendaient des affirmations glanées au fil des dîners, observer des renards dans la forêt, à condition d’avancer prudemment et sans bruit. Cette bête valait mieux qu’une provocation rebelle sur WhatsApp. La patience fut récompensée et, vendredi soir, une tâche rousse se montra entre les arbres.

Le moment de retourner lire les papiers, de s’exposer à de nouvelles révélations, de découvrir de nouvelles failles dans la perfection affichée de la famille, cet instant redouté approchait. Mais pourquoi Lucille aurait-elle sorti ces cartons des étagères où ils devaient prendre la poussière si ce n’était pour pouvoir partager enfin le fardeau dont il gardait la trace ? Avant toutes choses, reprendre des forces. Cela tombait bien, Jeanne Lalochère organisait le dimanche un brunch pour mettre à l’honneur les producteurs locaux et une Lavernhe aimait forcément la bonne chère. Mais la conversation avec les autres pensionnaires fut limitée.

Un repas aussi fourni appelait une bonne sieste. Ce fut alors que le smartphone vibra, affichant un message de Claire-Adélaïde. « Isaure a dit que sa mère t’avait filé les cartons de Bon-Papa. Tu nous feras partager tout ce que trouveras de croustillant ? Dis, grande sœur ? »

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