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Brigitte Audiber

Chambre 10

L'anniversaire

Message du Docteur Sasson :

Chère Madame Audiber,

Tout à fait ! Vous pouvez enregistrer un message et me le faire parvenir, et je comprends tout à fait si vous n’êtes pas à l’aise avec l’écrit. 

PS : j’adore votre délicieux accent bourguignon, où êtes-vous aller chercher que je ne l’aimais pas ? 

Maman a confirmé, comme je m’en doutais un peu, que ça allait être hyper compliqué de tous nous retrouver aujourd’hui sans faire des heures pénibles de route un dimanche d’élections municipales, et reste avec Christelle et les enfants pour aujourd’hui.

Virginie et son mari sont assesseurs et avaient complètement zappé la date de toutes manières, je m’en serais doutée.

Gérard avait raison une fois de plus, et grâce à lui, j’ai évité une crise de plus, décidément, il faut que je prenne un peu plus l’habitude de lui faire confiance, qu’il a nettement plus l’habitude, et qu’il est sage de ne pas vouloir tout contrôler, et contrôler tout le monde, et faire plaisir à tout le monde, surtout quand je ne suis pas claire du tout avec moi-même !

Bien sûr, pour moi, pour nous, la date est inscrite dans mon coeur et dans ma tête de façon indélébile, et je n’ai pas à vouloir absolument que tout le monde la vive exactement comme moi. Je sais que maman et Christelle ont été à la messe et prié avec les filles, et je ne peux pas non plus imposer ça aux autres si cela ne vient pas d’eux. Papa, le premier, aurait été à la pêche de toutes manières ou bien collé devant la télé toute la sainte journée, alors, pourquoi je me prends la tête comme ça ? 

J’avais tellement peur de cette journée. 

Finalement, ça se passe mieux que je le craignais.

Je me sens triste, oui, et j’ai pleuré une bonne partie de la nuit, mais Gérard m’a laissé pleurer, n’a pas essayé de me changer les idées, m’a laissé parler sans poser les questions idiotes ou sans marquer d’impatience alors qu’il était clair qu’il avait besoin de dormir, je l’ai vu bayer à tous bouts de champ, mais à chaque fois, il m’enlaçait de nouveau avec un sourire et d’excuse muette.

Et quand je lui disais d’aller se coucher, il me disait toujours non, qu’il était bien avec moi, et que c’était notre anniversaire aussi, c’est bien la première fois depuis toutes ces années, je crois, que c’est finalement plus une source de moquerie de sa part, il a fallu que papa meure ce jour-là pour que ça finisse par rentrer dans sa caboche têtue ! 

Finalement, je me suis couchée au petit jour pour quelques heures  et Gérard m’a dit qu’il irait au brunch et que je me repose tranquillement. Je vais en profiter pour enregistrer ce que je voulais dire à Sasson sans bruits de fond j’espère. 

Dimanche vingt-huit juin - heu…dimanche vingt-huit juin…en fait non… lundi, c’était un lundi… vingt-huit juin.. mille neuf cent quatre vingt six..

Bon.

J’ai rencontré Gérard le 20 mai 1986.

Il était v’nu chercher une d’ses soeurs au lycée,

on était dans la même classe,

mais pas vraiment encore copines,

seulement, c’jour là on était ensemble à la sortie

et donc j’ai rencontré son frère,

qu’y était très visible, vu qu’y était en uniforme.

J’vous dis pas l’succès qu’elle a eu l’lendemain

et toutes les filles d’la classe et les gars aussi qui la harcelaient pour savoir quand est-ce qu’il s’rait d’nouveau en perm, et dans quel régiment qu’il était, et  quel grade et tout et tout, mais c’est moi qu’il a demandé à sa soeur de r’voir et on s’est revus pour aller au cinéma et il s’était mis en civil, mais ça m’était bien égal. 

Le mois suivant il a eu une longue permission et c’est c’jour-là le 28 juin qu’on est vraiment “sortis” ensemble,

c’ t’ à dire qu’ c’était la première fois pour moi, et qu’c’était pas vraiment évident, parce que dans ma famille, on couchait pas avant le mariage,

et j’ai rien dit à mes soeurs ni à personne pendant des années et des années sauf au père Guillernoz heureusement mais bien après l’accident en fait. 

C’est l’année suivante jour pour jour le 20 mai qu’il y a eu l’accident mortel des mirages de son escadre lors d’une mission d’entraînement et que j’ai présenté mon petit ami à la famille parce qu’il en avait réchappé de justesse et que ça m’avait tellement ébranlée que j’ai lâché le morceau. Les autres ne comprenaient pas pourquoi j’étais tellement dans tous mes états ce jour-là et les suivants. Pour moi, c’était ma faute si c’était arrivé en fait à cause d’la date.

On s’est mariés un dimanche 20 mai en 1990, ma mère trouvait qu’ c’était trop jeune et qu’ Gérard avait “une tête d’arabe”, mais papa l’aimait bien et avait dit du bien de sa famille, et ma mère a commencé à faire des progrès avec son racisme à partir d’ ce jour-là, même si ça lui a pris des années de pas faire d’ réflexions tangentes sur ces “gens-là”.

Gérard et moi avions choisi la date exprès,

Gérard voulait faire des enfants,

il me disait “pour remplacer” même si c’était pas vraiment ses mots, mais bon, pour honorer l’ultime sacrifice de ses potes tombés en mission et tout ça, quoi.

Et moi, j’ai eu mes premières “fausses-couches” après ça, je ne voulais pas être enceinte, et en même temps, je voulais, c’était si compliqué, c’était les premiers signes je crois, de mon insanité avec la peur de grossir en fait comme j’ai dit pendant mes séances.

Mais je m’alimentais normalement.

Enfin, je crois. J’ai jamais beaucoup mangé. Mais jamais eu de problèmes avant la mort de papa. 

Je pense que c’est dû à la ménopause et l’idée de grossir avec l’arrêt des règles.

Et puis papa est mort un vingt-huit juin.

Et là, ça m’a refait le coup de l’accident, je sais pas pourquoi, mais comme un flash-back que c’était ma faute, même si j’ai mûri et n’crois plus à ces fadaises, c’est dans ma tête que ça a craqué, il fallait que je vous en parle.

Bon, j’espère qu’c’est pas trop long, j’arrête là, merci.

 

Gérard est remonté avec des restes du brunch pour moi. Je ne peux pas avaler une bouchée. Rien que l’odeur me fait peur. Je crois que je vais devoir lui dire ce qui m’empoisonne l’esprit, même si je sais d’avance ce qu’il va me dire et que je ne veux pas entendre, même s’il a raison. Je ne suis pas prête. 

 

 

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