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Anna Fox

Chambre 12

Voulez-vous danser avec moi ?

Petite funambule malhabile, je marche sur un fil. Hoshi le prestidigitateur jongle. Il prend une balle, la lance en l’air, elles sont trois à retomber dans sa main, et il les fait tourner, lentement puis de plus en plus vite, aériennes. Parfois, notre spectacle se joue, rien que pour nous. Hoshi l’introduit toujours par ces mots de Ziggy Stardust aux Grammy Awards dont j’ai bien sûr oublié l’année : Ladies and Gentlemen… and Others. ‘Others’, nous adorons. Entrez dans la danse, hommes et femmes en ébullition, identités en création, minorités en transition, humains et non humains, vous les dissidents de la différence, l’union des farceurs qui vivez autrement.

C’est juste qu’une question chuchote souvent à mes oreilles bien aiguisées : Anna Fox, au juste, avant de décoller en Alien, mais c’est quoi une femme ? Qu’est-ce que j’en sais, je réponds. Je n’ai jamais compris, je n’ai jamais essayé, jamais osé m’approcher vraiment de la chose. Ou alors j’ai fui très tôt cette possibilité. Avec Hoshi, je n’avais pas besoin de faire semblant. Est-ce qu’une femme c’est forcément plein de féminin dedans ? Je voulais être un garçon, une fille-garçon à la rigueur. Pas de de robe. Pas de fanfreluches. Libre de mes mouvements, de mes désirs, allant et venant sans contraintes. Forte. Que personne ne lève une main sur moi, plus jamais. Etre vivant c’est ce qui compte me disait Hoshi, et vivante tu l’es Anna Fox. Tu as du rouge à tes joues et du roux dans tes cheveux, du mordant dans tes griffes, tu cours la nuit dans les bois, tu tends tes deux mains vers la pluie, tu es fine comme une feuille et parfois tu as des ailes.

Moi, je me sens comme un singe araignée se balançant d’arbre en arbre. Je suis une renarde flamboyante, toute de légèreté, frayeur et frémissement, qui vous trucide un lapin en un coup de dents. Ou une dame lynx timide, les plumets palpitants, celle qui pisse une tourmaline quand elle est de bonne humeur et qui, se changeant en loup cervier quand elle est contrariée, dévore la cervelle de ses ennemis. Je suis l’hermine au museau luisant visitant mille fois celle qu’elle a été, et celle qu’elle est, celle qu’elle serait.

Et quand on s’aime, c’est comme chez les louveteaux, à sauts et à gambades, en course folle, à coups de patte et coups de caresses, de tendresse et de griffures comme par hasard.

Mais être une femme, est-ce vraiment cela ?

Je paresse sous la véranda, le regard voguant sur le lac au loin, songeant à tous les Illes de la Terre et me demandant où se perche aujourd’hui le Snurk. Il n’y a plus personne en cette fin de matinée dans les parages de l’Auberge, j’aperçois juste une silhouette féminine en contrebas, point d’exclamation dansant sorti de nulle part. C’est alors que l’image d’une blonde à faire pâlir le soleil m’explose au visage. Elle sort tout droit de la couverture d’un livre. Une biographie de Mae West. Mazette, un sex-symbol abandonné sur le sol de la véranda ! Je l’attrape et décide de la restituer à la silhouette qui marche maintenant vers le lac. Ce livre, c’est elle qui le lit, je n’ai aucun doute.

Nous nous regardons presque aussi étonnées l’une que l’autre. Peut-être que cela ne dure qu’une seconde. Je reconnais la jeune femme radieuse lancée l’autre jour dans un trip autour du lac. Elle, elle doit essayer de comprendre qui je suis. Je reste comme ça devant elle, sans rien dire, parfumée mais sans une once de maquillage, mes os qui sont comme des brindilles serrés dans mon jean, son livre dans ma poche. Mais elle rit. Tout s’éclaire. Des yeux de velours scintillants d’humour, un minois joli à croquer. On dirait une antilope avec ses longues jambes fougueuses et ses petites rondeurs bien placées. Une antilope qui aurait du tempérament, sûr qu’elle ne se laisse pas marcher sur les sabots.

Elle s’appelle June. Avec une gouaille malicieuse, elle me parle de Mae West, qui était loin d’être simple sex-symbol, dont elle découvre avec gourmandise la liberté et la détermination. Je lui dis que j’aime bien Marilyn Monroe, son air perdu de petite fille mal aimée sous les couches si patiemment construites du pur glamour hollywoodien.

June fait alors flamber une allumette et s’allume une cigarette, elle se dirige vers le lac. Je la regarde s’éloigner avec une pointe de tristesse. Elle se retourne mais là seul Hoshi pourrait me croire. La masse de ses cheveux auburn tournoie, elle baisse légèrement les yeux, insolente et sophistiquée, siffle comme un merle à peine enroué, puis je l’entends distinctement m’intimer d’une voix devenue subtilement rauque, basse et profonde :

You know you don’t have to act with me…you don’t have to say anything and you don’t have to do anything… not a thing… maybe just whistle… you know how to whistle, don’t you Steve ? You just put your lips together and blow.

June me fait un clin d’oeil et poursuit son chemin vers le Ponton de l’angoisse. Bingo ! Chez moi, c’est l’incendie ! Je suis KO. Call me Steve. Au moins cet après-midi je saurai qui je suis. Je pars de mon côté, toute joyeuse, démarche chaloupée, roulant légèrement des épaules, mini format de Bogey alias Humphrey Bogart, l’homme qui était fait d’un bois très dur mais qui avait le coeur tendre.

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