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Paul Dindon

Chambre 3

À Lara Mas



J’ignore si c’est la literie de l’Auberge ou l’air de la montagne ou les deux mais je dors comme un loir, bercé par les bruits de la nuit, chuchotements provenant d’en-dessous, mélodies sans paroles et préludes flasques pour une chouette dans les bois enveloppants. Faut dire aussi qu’entre les préparatifs, la descente de flics au Fer-à-Cheval le dernier soir avant la fermeture pour congés parce qu’on a improvisé un karaoké à trois heures du mat, entre les clients qui ne partent qu’à coups de pied au derrière (métaphoriques hein, car on les bichonne nos clients) et, la goutte sur le gâteau, la cerise qui a fait déborder le vase, le chagrin d’amour de Sylviane, je suis parti de Paname au volant de sa BM mais sur les rotules.

Oh ! j’y repense. La bande-son de mon voyage jusqu’à l’Auberge, une compilation fabriquée avec dévotion par Sylviane, m’a craché des titres aussi mièvres que jubilatoires. Je la chambrais mais, comme beaucoup de gens, je vouais une passion honteuse pour les chansons françaises des années 80. Sur les routes du Jura, j’ai chanté à tue-tête avec Caroline Loeb, Elsa sans Glenn Medeiros, David et Jonathan, ou Jakie Quartz.

Juste une mise au point
Pour un petit clin d’œil de survie
Pour tous les fous, les malades de l’amour
Pour toutes les victimes du romantisme, comme moi
Juste un p’tit clin d’œil, une mise au point

Son couplet sur le bar-tabac de la rue de Clichy… Je me suis souvent demandé de quel troquet elle parlait. Je lui ai posé la question un soir qu’elle est venue au Fer-à-Cheval avec des copains, mais elle était tellement pompette qu’elle bredouillait un « d’après toi ? » énigmatique à chacune de mes questions. Je n’ai jamais su. Ce soir-là, elle nous a fredonné un air de Catherine Lara, une de ses copines à ses débuts au Casino de Paris, sur la rue de Clichy, justement. Nuit magique. Les flics nous ont laissés tranquilles, cette fois-là.

Pourquoi je parle de tout ça ? Avec tous les toasts portés à la santé de la p’tite June que j’ai emmenée au bistro de Pollox hier soir, j’en oublie l’entrée en matière – l’alarme incendie mardi soir qui me l’a mise dans les bras, je l’ai calmée en lui parlant des petits riens qui ne manqueraient pas de la requinquer dans cette auberge du Jura, de ma carrière de barman à Paris jouant tour à tour les psychologues de comptoir, l’épaule réconfortante, l’amuseur avec les blagues que je consigne maladivement dans des carnets, les Madame Soleil quand je fais pas gaffe et que me viennent sans prévenir les visions à propos de mon vis-à-vis.

Où en étais-je, Nadège ? Ah oui. J’ai trouvé la p’tite June sous la véranda absorbée par la lecture d’un ouvrage dont j’ai photographié mentalement la couverture, pour en causer plus tard, attablés au bar du village, elle avec ses yeux dans les nuages, ses rêves de cinéma que je n’ai pu m’empêcher de percer. Mais je ne lui ai rien dit ou plutôt je me suis contenté d’évoquer une série sur Netflix qui re-tricote la légende d’un studio hollywoodien. « Oh oui oh oui oh oui, s’est-elle exclamée. J’ai a-doré. » Elle s’est alors mise à démêler le faux du vrai, passant en revue les sept épisodes et me racontant tout un tas d’anecdotes croustillantes. J’ai profité d’une diversion – un couple se chamaillant en fond de salle et qui avait capté l’attention de June, pour aller tirer un fil contre un platane au clair de lune.

J’ai dû siffler une bouteille et demi de Château l’Étoile – un nom prédestiné tant pour cette soirée à évoquer les étoiles du cinéma des années 30-40 que la promenade nocturne proposée par le syndicat d’initiative de l’Éreintante aux clients de l’auberge et que nous avons elle et moi déclinée. June s’est montrée plus raisonnable en tournoyant son agitateur dans son unique liqueur Vert Sapin puis sa tripotée de Schweppes Tonic.

— C’est mon tour de jouer aux bons samaritains, a-t-elle répliqué lorsque je lui ai tendu les clés de la vieille BM. Je nous ramène à l’auberge, ok ?
— Ça roule ma poule, ai-je gloussé.

Toute fiérote, elle a tourné la clé de contact, appuyé sur le bouton de l’autoradio préréglé sur le son à fond les ballons et là, le drame. La chanson de Jeanne Mas dans la voiture toutes vitres ouvertes, sur la place du village, sur la petite route tortueuse du Jura nous ramenant à l’Auberge.

Sauvez-moi quand il me soulève
Qu’il me tend la main
Ma voix se dérègle
Sauvez-moi, ses yeux me désarment
Quand il me retient
Quand ses bras m’encerclent si fort
Quand son corps me colle

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