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Morette Percale

Chambre 8

Premiers jours discrets

Quatre jours ! Il m’a fallu quatre jours pour me décider à utiliser le charmant petit cahier que j’ai trouvé dans ma chambre en arrivant. Je l’ai tourné, caressé, respiré… il était exactement comme j’aime : pas trop gros, pages blanches pas trop lisses, odeur prononcée de papier… un pousse-au-crime. D’autant que je suis venue armée : une trousse complète, crayons de couleur, feutres, pastels, crayons à bille quatre couleurs en deux versions pour avoir huit couleurs à ma disposition (même si le vert ne marche jamais très bien), crayon argent, crayon or, surligneurs et bien sûr mon stylo et assez de cartouches d’encre pour tenir jusqu’à mon départ. Noire, l’encre. Je ne sais pas si je fais bien de l’écrire ici : d’après ce que j’ai entendu aux infos, cet adjectif pourrait bientôt être banni du dictionnaire. Je me demande bien par quoi ils le remplaceront… car ils le remplaceront, et ça ne tardera pas : la nature a horreur du vide.

Je suis donc arrivée lundi comme prévu, peu avant le dîner. En stop. C’est ce que j’ai trouvé de plus discret. On m’a lâchée à une intersection, au bout d’un chemin pentu, et j’ai continué courageusement à pied. Je dis « courageusement » car le terrain était plutôt détrempé. La proximité du lac, peut-être. Ou bien il avait plu.

J’avais bien choisi mon heure : personne dans les couloirs. J’ai salué poliment, rempli la paperasse, signé le registre et même pas dix minutes plus tard, j’étais dans ma chambre au 1er étage. Chambre 8 : un de mes chiffres fétiches ! Une belle petite pièce, qui fait l’angle, ce qui offre deux avantages. D’abord, je jouis de deux ouvertures sur l’extérieur, je peux donc observer tout à mon aise. Ensuite, je me trouve tout au bout du balcon, ce qui limite le risque que d’autres m’observent. Bonus : c’est probablement l’une des chambres les plus silencieuses. Si l’on excepte bien sûr les couinements nocturnes des mulots.

Ces premiers jours, je suis restée hyper discrète, passant l’essentiel de mon temps au lit. J’ai lu toutes les nuits, fort tard. Du coup j’ai beaucoup dormi la journée. Je sortais en début d’après-midi, à l’heure où les autres faisaient la sieste ou n’étaient pas encore rentrés de randonnée. Pour le dîner, il m’a suffi d’arriver quand la salle était déjà presque pleine. Ils avaient tous le nez dans leur assiette, pas le temps de s’occuper de moi. Pourquoi cette résistance à faire connaissance, à échanger civilement avec des personnes qui ont plutôt l’air d’être de braves gens ? Un petit accès de timidité, a suggéré l’aubergiste qui s’est gentiment inquiétée de moi — elle se demandait si je ne m’étais pas sauvée en catimini ! Je dirais plutôt : mon côté chat. J’aime observer d’abord. Quand j’ai repéré le coussin le plus moëlleux, l’écuelle la mieux garnie, je fonce droit dessus et plus possible de me déloger.

À propos d’écuelle, justement : c’est une bonne surprise. Alors que la majorité du personnel est masculin (tant mieux, ça fera moins de papotinages), le chef est une cheffe. Cela se sent lorsqu’on voit les menus : un côté chaleureux, comme si elle avait imaginé chaque pensionnaire avant de les rédiger… Le premier soir, j’ai cru lire au chapitre « Entrées » : « Œufs en morette ». J’étais sur le point de m’amuser à haute voix de cette personnalisation, quand j’ai réalisé mon erreur. « Œufs en meurette ». Mais… ça se fait encore, ce truc-là ? Ça se fait et ça se mange. C’est même assez roboratif. Là-dessus, la tarte aux légumes était presque de trop. Quant à la mousse au chocolat… On n’est pas cuisinier si on ne sait pas réussir la mousse au chocolat. Banco pour la chef : c’était riche en très bon chocolat, mousseux et non gélatineux, accompagné d’une unique langue-de-chat à peine sucrée… J’en ai déjà repris trois fois. J’écrirai cela aux Poupettes, ça les ravira. Surtout Muriel qui carbure au 80% cacao.

Tout de même, je suis un peu surprise de l’affluence. Je m’attendais à une petite auberge familiale, cinq-six chambres tout au plus. En réalité, il y en a dix à chaque étage, et parfois occupées par deux personnes. Du coup, je me sens un peu perdue, d’autant que certains ont visiblement une sociabilité très développée. Il va pourtant falloir nouer quelques relations. Je vais y aller doucement, pour ne pas me retrouver avec un·e importun·e scotché·e à mes basques pendant un mois. Aimable, oui, mais un brin distante. Fais gaffe, Morette, tu connais ta proprension à attirer les enquiquineurs…

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