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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Monsieur Vincent

Finalement, ça n’aura pas été long avant qu’un semblant de routine s’installe. Routine peut sonner péjoratif, mais ce n’est pas le cas ici. Simplement de nouvelles habitudes. Un nouveau rythme, de nouveaux repères. Le tout peut-être plus sain, plus stable, que mon quotidien généralement oisif et retiré de jeune rentier à tendance démissionnaire de la société. Ça fait longtemps maintenant que je n’ai pas croisé autant de nouveaux visages en si peu de jours. Ça ne m’est pas toujours facile, j’ai perdu quelques réflexes sociaux depuis ce retour sur mes terres. Et puis n’étant pas trop physionomiste, un brin tête en l’air, ça risque de causer quelques incidents gênants. Nous verrons bien.

J’ai donc fait la connaissance du reste de notre petite troupe. Une fine équipe, ma foi… N’ai-je pu m’empêcher de penser, amusé. Ne l’ai-je pas pensé à haute voix, d’ailleurs ? Je ne sais plus. Ça ne me surprendrait pas. Si c’est le cas, j’espère que personne ne l’aura mal pris. Ce n’était pas l’intention, bien au contraire. Même ce Léandre, homme de chambre de son état, type claironnant et avec un manche de râteau carré dans le fondement, je devrais pouvoir le supporter. Ce petit-déjeuner était un bon moment. Possible que j’y revienne un jour dans ces pages, on verra. Bon moment presque trop court, en tout cas interrompu par l’arrivée plus que prématurée d’un premier couple de clients. Ça m’a fait grogner un peu, sur l’instant, mais ils avaient l’air d’être navrés de tomber comme une touffe de poils dans la soupe.

Depuis lundi donc, je fais principalement livreur plus que chauffeur. Beaucoup d’arrivants ont préféré s’en tenir à leurs propres moyens. Ce n’est pas plus mal, ç’aurait pu être parfois compliqué de jongler entre marchandises et passagers, aussi bien au niveau du véhicule le mieux adapté que de l’emploi du temps. Il y a également moins de risques pour qu’une livraison m’entraîne trop loin des montagnes et des forêts, ma zone de confort et de bien-être. D’être si régulièrement derrière un volant me donne aussi une bonne raison pour lever le pied sur le lever de coude. Je rigole en imaginant une épitaphe du Père Gum au sujet du dernier de la lignée Gumowski, premier à virer alcoolo. Comment son gamin a-t-il pu faire ça au Gaby ?, se demanderaient les plus moralistes et serrés-du-cul des autochtones. Malheureusement, la bouteille demeure toujours mon dernier recours lorsqu’il s’agit d’assommer une nuit d’insomnie ou un méchant coup de Calgon.

J’ai tout de même fait ma première course comme taxi-brousse presque dans la foulée du petit-déjeuner inaugural. Dommage pour l’image, j’étais avec une voiture civilisée et urbaine. Ce qui, par contre, n’était pas plus mal pour le confort de mon passager du jour, Monsieur Mem. Vincent, comme il m’a simplement invité à l’appeler, à peine installé dans la voiture. Je l’avais convié à prendre ses aises à l’arrière, malgré l’absence de plaque taxi sur le toit. Il m’a souri timidement et m’a dit que, si ça ne me dérangeait pas, il préférerait autant être simple passager. À la bonne heure, Vincent. J’ai cru reconnaître ce regard triste que certaines personnes finissent un jour par ne plus pouvoir dissimuler. Cette impression a vite été confirmée par sa mine fatiguée, qu’il affichait bien malgré lui, tenant à se montrer avenant et cordial. Un homme calme, discret et silencieux. Un homme usé en passe de devenir sage, ou de lâcher la rampe. À ce stade, je crois, ça ne peut plus qu’être l’un ou l’autre. Je lui souhaite la sagesse. Et, si tel est le cas, j’espère qu’il se souviendra de ma pauvre pomme et daignera revenir me faire part de ses enseignements.

Le trajet a été plutôt silencieux. Quelques échanges intéressants mais épars. Ce qui n’est pas pour me déplaire, je parle peu lorsque je conduis, préférant me concentrer sur la route et le paysage. Nos silences respectifs tenaient donc salon dans les fauteuils en cuir d’un habitacle sobre, cette auto prenant pour le temps du trajet l’allure d’un wagon Pullman mis au goût du jour. De fait, nous roulions également bon train, une vitesse de croisière enlevée mais souple et sans secousses. De temps à autre, je profitais du spectacle que Vincent me donnait sans le savoir. Certaines personnes, lorsque leur regard se perd dans le paysage, ou l’horizon, plongent au plus profond d’elles-mêmes. Elles rencontrent alors leur âme. Pour le meilleur ou pour le pire. Et plus nous grimpions et nous enfoncions dans la forêt, plus les traits de son visage se détendaient. Oh, il semblait encore loin de l’apaisement, Monsieur Vincent, mais, sûr maintenant : c’est la sagesse qui le guette. Qu’on me pende si je me trompe. Ce sera me faire une faveur puisque, alors, j’aurais perdu tout espoir en l’Humanité.

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