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Irène-Aimée de Lavernhe

Chambre 20

Des cartons mystérieux

Tout a commencé il y a six semaines après une énième dispute avec ma mère. Elle ne supportait plus de me voir tourner en rond dans les quinze mètres carrés aménagés en studio que j’occupais, contre loyer, de la maison familiale alsacienne des contreforts des Vosges. « Il est temps que tu aies une situation professionnelle stable, Irène-Aimée, et tu ne fais rien pour ! » C’était très aimable à elle de me rappeler les quatre CDD que j’ai quittés à la fin de ma période d’essai. Aussi ai-je commencé à répliquer en haussant le ton. Heureusement, c’est à ce moment-là que son téléphone portable a sonné pour faire diversion. C’était Tante Catherine, sa belle-sœur, ma marraine. J’ai profité des trois-quarts d’heure qu’elles ont passées au téléphone pour terminer le rangement du studio. Quand maman a sonné à la porte après avoir raccroché, elle arborait un sourire qui n’augurait rien de bon. « Catherine a une proposition à te faire. » Aïe. Chaque fois que j’entends cette phrase, je suis sure que la dite proposition va être à l’opposé de mes goûts. À croire qu’ils se sont tous donné le mot dans cette famille. « Une de ses amies connaît une aubergiste qui avait un petit hôtel à Houlgate. » Non, Maman, pas cette partie de la Normandie, pas en cette saison. « Cette aubergiste, madame Lalochère, a décidé de changer d’air et ouvre un petit établissement dans le Jura le 15 juin. Les chambres sont à un prix acceptables et l’établissement est tranquille. Est-ce que tu n’irais passer un mois là-bas pour faire le point sur ce que tu veux faire maintenant ? » J’ai failli lui demander si c’était une manière polie de me mettre à la porte de la maison, mais la réplique n’a pas franchi mes lèvres. Après tout, pourquoi pas ? Je connais un peu le Jura. Même s’il peut faire chaud en journée, les nuits sont douces. « Catherine te paie le séjour. » Était-ce une blague ? Maman m’a confirmé que non. Catherine est veuve, ses deux enfants sont partis de la maison. Elle est réputée pour sa générosité. Malgré tout, je ne m’attendais pas à ça. J’ai accepté la proposition et rappelé Catherine pour la remercier. Et voilà comment, cinq semaines plus tard, j’ai rempli un grand sac à dos de livres et une grande valise de vêtements, sans oublier d’y caser mon indispensable ordinateur portable. Mes deux parents et toute la fratrie - deux frères, quatre sœurs, tous avec des prénoms composés - m’ont rappelé que ça serait bien de donner des nouvelles de temps à autre. Je n’ai pas pu m’empêcher de répondre que si on m’expédiait prendre l’air ailleurs, ce n’était pas pour que je les inonde de messages sur WhatsApp.




Ma première étape a été Besançon. Hannah, une amie rencontrée à l’université de Strasbourg y vit. Il était également plus simple pour moi de faire une étape dans cette ville que de passer une journée entière à courir après les trains, les cars et les taxis et d’arriver suante et soufflante à l’auberge. Après avoir consulté quinze fois les horaires des trains et des cars et les prix des compagnies de taxis, ma mère a fini par appeler sa sœur Lucille, qui vit dans la Bresse, pour lui demander si elle accepterait de me conduire de Bourg à l’auberge en voiture. Le trajet durait une petite heure et demie. Tante Lucille, que je n’ai pas vue depuis longtemps, a accepté. Elle était ravie à l’idée de voir enfin quelqu’un. Depuis que son mari a déserté le foyer conjugal, une partie de la famille lui bat froid. De ses quatre enfants, un seul vit en Europe – et pas en France. Le week-end avec Hannah fut agréable. Nous avons déambulé dans les rues, résisté à la tentation de dévaliser les librairies, visité le musée des Beaux-Arts, où Hannah travaille. Nous sommes aussi montées à la citadelle avant de finir par une bière en terrasse. « Si l’auberge est sympa, tu me le diras ? », m’a demandé Hannah. « C’est exactement ce que je recherche pour souffler à la fin de la saison touristique. » Promis, Hannah, tu sauras tout.




Après un week-end agréable, l’heure du départ est venue lundi matin très tôt, trop tôt. J’ai cru que j’allais me rendormir dans le train mais la peur de manquer l’arrêt de Bourg m’a tenue éveiller. Sur le parvis, j’ai commencé par ne pas reconnaître Tante Lucille. Elle avait vieilli, bien plus que Maman, mais son visage montrait sa joie de me revoir. « Ma petite Irène ! », a-t-elle soupiré en me prenant dans ses bras, avant d’ajouter « Puisque ton auberge n’ouvre qu’à quinze heures, tu déjeunes à la maison. » J’avais oublié ce détail. Heureusement, le sens pratique de maman a fait le reste. J’ai donc fait honneur au poulet-purée de Lucille, et j’ai bien dû reconnaître qu’il n’avait rien à voir avec les autres poulet-purée que j’avais mangés jusque là. Lucille cultive elle-même ses pommes de terre et connaît tous les éleveurs de volaille en plein air de la région. Elle n’achète que des produits locaux et artisanaux. Le goût est au rendez-vous sur sa table. Le menu qu’elle avait préparé m’allait très bien.



Juste avant de partir, alors que je vérifiais mes sacs, je l’ai vue porter des cartons dans la voiture. J’ai mis ma valise à côté des deux cartons et mon sac-à-dos sur la banquette arrière. Pendant tout le trajet, nous avons discuté. D’elle et de son travail aux archives départementales de Bourg-en-Bresse. De mes cousins et cousines avec qui je n’ai plus de liens, et elle plus beaucoup non plus. Le dernier termine ses études dans la finance, les autres sont dans le trading de matières premières, le consulting et autres métiers passionnants, loin de la France, « ce pays trop étriqué », d’après ma cousine Amélie. Lucille m’a beaucoup interrogée sur mes études, sur mes expériences professionnelles ratées, sur ce que j’aimerais faire de ma vie. Enfin quelqu’un qui s’intéresse à la philosophie dans un autre but que de me faire poursuivre ce master de marketing pour littéraires – c’est comme ça que l’appelle mon père – censé permettre aux jeunes gens de bonne famille égarés dans des études inconvenantes, celles que j’ai suivies, de réintégrer la vraie économie, le vrai monde du travail, le sien, évidemment. Lucille, elle, ne travaille pas du tout dans ce milieu, contrairement à ses enfants. Elle est conservatrice d’archives et se désole de ce que ses enfants aient suivi le chemin de son mari et non le sien. Autant dire que s’il y a quelqu’un de la famille qui peut comprendre mes choix, c’est bien elle. Notre conversation m’a tellement absorbée que je n’ai guère prêté attention aux environs. Je n’ai pris conscience des paysages que nous traversions que quand Lucille s’est garée devant l’auberge. « Je t’aide à monter tes affaires », m’a-t-elle dit en descendant de la voiture. J’ai protesté. Il n’y a que deux étages, je pouvais bien très bien monter toute seule ma valise, même grosse et lourde, et mon sac-à-dos. Lucille a eu un sourire mystérieux et a pris le premier des deux gros cartons qu’elle avait embarqués dans le coffre. Après un premier aller-retour vers ma chambre, une belle pièce avec vue sur le lac, elle est redescendue pour revenir avec un second carton. Je n’ai pas eu le temps de demander des explications. « Ce sont les papiers que Papa avait réunis sous le nom d’archives. Je les ai récupérés après sa mort il y a huit ans et je n’ai pu y toucher depuis. C’est trop douloureux. Mais cela plairait à ton grand-père que tu les aies. » Je n’ai rien trouvé à dire. Ce n’était sans doute qu’un prêt. Pourtant, cela me touchait que Lucille me fasse confiance au point de me laisser le soin de découvrir les secrets qu’il pouvait y avoir dedans. « Nous verrons ce que tu en fais après ton séjour dans l’auberge. Quoi qu’il en soit, je te ramène en voiture en Alsace dans un mois. »




Nous sommes jeudi et je suis toujours dans le même état de confusion que depuis le départ de Lucille. Je n’ose pas toucher à ses cartons, de peur de ce que je vais y trouver. Je n’ai pas non plus très bien dormi car il y a eu de l’agitation ici. Ça a commencé par une odeur très marquée dans une chambre sur le palier. Puis il y a eu l’alarme incendie qui s’est déclenchée dans la nuit de mardi à mercredi. Heureusement, la troisième nuit a été plus calme. Je n’ai pas encore fait connaissance aves les autres pensionnaires de l’auberge, à l’exception de Calliste, dont la chambre est au même étage que moi. À force de travailler dans des bullshits jobs – ceux qui plaisent tant à mes chers cousins –, elle est en burn out et a craqué devant tout le monde lundi soir. Je suis allée la voir ce matin et l’ai longuement écoutée. Si quelqu’un de son âge s’interroge sur l’absurdité de ce monde, il n’est pas déraisonnable que moi, Irène-Aimée, qui pourrait être sa fille, j’en fasse autant. Je ne sais pas si mes parents comprendront. Lucille le fera, elle, j’en suis sûre.



L’aubergiste, Jeanne Lalochère, nous a laissé des carnets sur notre table de nuit. J’y consignerai tout ce que je trouverai dans les cartons de Grand-Père. Entre mes livres et ces cartons, je ne sais pas si j’aurai le temps d’avoir une vie sociale ici.

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