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Lucien Durand

veilleur de nuit

Tiens, qu'est-ce que vous lisez ?

J’avais pris la décision de me balader un peu dans la région avant de commencer sur ce nouveau poste, histoire d’avoir quelque excursion à conseiller à des clients pris d’insomnie et qui seraient venus taper la causette à l’accueil. Ils sont comme ça les clients, mon Lulu : ils s’imaginent que, parce que tu bosses dans un établissement, tu connais tout des lieux insolites et des coins réservés aux seuls gens du terroir. Et que tu vas partager avec bonté tous ces petits secrets avec eux seuls, juste parce qu’ils t’ont coincé derrière le comptoir à une heure où tu ne peux pas prétexter du travail en retard, et, soyons honnête, où tu es surpris en flagrant délit de glandouillage avec ton bouquin.

Ça commence souvent par une question idiote “Tiens, qu’est-ce que vous lisez ?” alors qu’ils ont le titre bien en évidence sous les yeux, puisque tu te planques ostensiblement derrière l’ouvrage pour tenter vainement de décourager l’intrusion. “C’est bien ?” est la question suivante, mais il ne faut surtout pas y répondre en plus de trois syllabes, car ils n’en ont rien à faire de ce que tu lis, ce n’est qu’une entrée en matière polie, pour les plus délicats, afin de poser la question qui les a amenés jusque là : “Et sinon, mon brave, qu’est que vous nous conseillez de faire-voir-acheter-visiter dans la région, vous qui connaissez ?”. Et il faut alors s’arracher à l’histoire, bien évidemment au moment le plus palpitant, poser le bouquin et prendre l’air d’un conspirateur pour leur donner l’astuce ou l’anecdote que tu répéteras à chacun d’entre eux au fil de la saison.

Alors, après bientôt cinquante balais à pratiquer la clientèle, j’ai appris qu’il faut posséder en réserve deux ou trois conseils à leur donner en pâture, qu’ils pourront remonter fièrement dans leur chambre pour préparer leur journée suivante, persuadés qu’ils ont été assez habiles pour arracher de haute lutte de précieux renseignements au type bourru qui garde la baraque la nuit.

Et donc je me devais de visiter la région. Mais je suis plus malin que ça, et au lieu de me crever à arpenter les lacs et montagnes de cette néanmoins magnifique région, j’ai agréablement glandé au fond du jardin de ma logeuse depuis mon arrivée lundi. Car je savais que Madame Grolleix est une bavarde, et je me suis dit : “qui mieux qu’elle pourrait renseigner un touriste sur les potins et les curiosités de son patelin ?”. Alors j’ai joué mon coup de maître : dès le premier soir chez elle, j’avais remarqué son appétence pour un petit coup de gorgeon, appétence que je partage d’ailleurs, et, passé le premier verre de vin jaune, nous nous entendions déjà comme larrons en foire. La difficulté aurait été de l’arrêter, car une fois qu’elle est partie on ne peut plus la faire taire, il suffit de déboucher les bouteilles, l’aider à faire la vaisselle à la fin, et faire un signe de tête entendu de temps en temps ou s’esclaffer pour montrer qu’on suit l’histoire. À presque quatre-vingt-dix ans, elle en connaît un brin, la dame. Et c’est ainsi que, au cours des quelques  dernières soirées, j’ai appris tout ce qu’il fallait savoir sur la totalité de la population du village, y compris sur les deux gars du coin qui travaillent pour l’auberge, leurs familles, les scandales et les petits secrets inavoués, tout ! Et bien entendu tout ce qu’il me faudra pour répondre aux pensionnaires.

Ajoutons à cela une visite de quelques sites des syndicats d’initiative du coin pour mémoriser quelques photos et itinéraires, et j’ai ma documentation touristique pour la saison (et un sérieux mal de crâne au petit matin, parce que le vin jaune, ça tape fort).

Lac du petit Maclu, vu de la rive Nord, juin 2020
Lac du petit Maclu, vu de la rive Nord - Espirat / CC BY-SA

Alors je pourrai dire “Surtout, quand vous arrivez au parking au bout du chemin forestier, ne prenez pas à droite comme le disent les guides. C’est beaucoup plus long, quelquefois très boueux, et la vue sur Pollox du haut du mont Machin ne vaut pas un pet de lapin. Prenez directement le petit sentier à gauche, et suivez-le sur à peu près trois kilomètres, et là vous apercevrez un grand hêtre avec des branches bien écartées et tout couvert de mousse, c’est là où le fils Bidule était resté coincé quand il avait douze ans, etc.”. Et je sais d’avance que le pensionnaire reviendra me voir le lendemain en me félicitant de lui avoir indiqué cet endroit où je n’avais jamais mis les pieds, et qu’il en redemandera. Et aussi quelquefois qu’il s’intéressera un peu plus à moi. Et même qu’en décrivant son excursion, il apportera un peu plus d’eau à mon moulin avec des détails qui avaient échappé à Mme Grolleix.

C’est pas compliqué l’hôtellerie, mon Lulu, il faut juste savoir raconter aux clients de belles histoires. C’est un vrai métier.

 

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