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Lucien Durand

veilleur de nuit

En route vers de nouvelles aventures

Tout le personnel semblait un peu perdu aujourd’hui, après le départ du dernier client, en réalisant que la saison était terminée, et pas un soupir de soulagement ni cri de joie n’ont été poussés lorsque Jeanne a fermé cérémonieusement la porte de l’auberge et accroché le panneau “Fermé” à l’une des doubles portes. Joli panneau d’ailleurs, peint par Adèle, avec une toute petite illustration d’un renard en médaillon, qui cligne de l’œil et sort une joyeuse langue.

En cinquante ans dans le métier, mon Lulu, tu en a vu des fins de saison, quelquefois tristes car on quitte des amis, quelquefois festives, quelquefois aussi qui provoquent un sentiment bienvenu de libération. Dans une saison, des couples se sont formés, des amitiés ont commencé ou se sont taries, des patrons ont été jugés et des employés remerciés, des rancunes perpétuelles se sont installées, et c’est une équipe de survivants qui parvient au bout de la croisière, après seulement avoir débarqué le dernier passager. Des survivants joyeux ou harassés, selon l’état de la mer qu’ils ont rencontré.

Autant dire qu’il n’y a pas toujours de festins et de grandes rigolades, d’abord parce que personne n’a attendu pour célébrer la fin et que certains ont encore un furieux mal de crâne de la veille, c’est en général mon cas car je fête la fin plusieurs fois, ensuite parce que tout le monde est pressé de mener à bien les projets qui ont passé plusieurs mois à mûrir au fond des têtes, et ça tombe bien parce qu’on a la paye, les économies de tout cet argent gagné qu’on n’a pas eu le temps de dépenser, et qu’on peut enfin les enclencher ces projets, il s’agit de ne pas perdre de temps. L’une doit voyager, un autre retrouvera sa famille, un autre encore va concrétiser un rêve, tous ont préparé cet après avec minutie.

Le dernier jour, la saison est finie, oubliée. Les souvenirs reviendront plus tard. Le dernier jour on règle éventuellement ses comptes et on pense surtout à partir, à prendre la route.

Mais pas aujourd’hui, pas cette dernière saison, pas dans cette auberge qui ne fait décidément rien comme les autres.

Nous nous sommes tous regardés avec des sourires niais sur la figure, il y a eu quelques rires discrets, puis nous avons suivi Jeanne dans le salon, et nous avons commencé à parler de son projet, de notre projet à tous maintenant. Nous allons rester ici. Et pour les détails, comme dirait Natou, c’est nos affaires, c’est privé.

Ce soir j’ai un peu bu, un peu plus que de coutume à cette heure, parce que je ne vais pas travailler. Je n’irai sans doute plus jamais travailler d’ailleurs, mais je m’occuperai de notre auberge. Je peux dire notre auberge parce qu’elle sera bientôt aussi à moi, une toute petite partie en tout cas, car je vais y investir toutes mes économies. Il y en a des saisons dans mon petit pactole que je n’ai jamais vraiment su dépenser. C’est le moment qu’il serve à quelque chose.

Je vais devoir m’habituer à dormir la nuit, à ne plus veiller sur personne, sauf peut-être encore un peu sur les renards, jusqu’à ce qu’Adèle se sente capable de le faire. J’irai les voir tout à l’heure. Pour les clients, je ne peux m’empêcher d’y penser et de souhaiter qu’ils soient bien rentrés et que tout se passe bien pour eux, cette nuit où ils sont tous loin d’ici.

Et puis demain je me lèverai et je viendrai voir les copains et les copines, et on parlera encore. Une vraie aventure comme j’en rêvais commence, mon Lulu. Aujourd’hui même.

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