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Lucien Durand

veilleur de nuit

Juste un petit caillou

Cette saison extraordinaire se termine bientôt, et il est temps mon Lulu de se mettre en place pour la suite. Extraordinaire, elle l’a été, cette saison, et je serais tenté d’en faire une longue histoire, que je raconterais avec les pensionnaires, nos pensionnaires auxquels je me suis bien volontiers attaché durant ce bel été finalement tranquille et à la fois riche en émotions, mais il paraît qu’il ne faut jamais en parler avant la vraie fin, d’une saison, pas avant d’avoir tourné la clef dans la porte, et d’avoir accroché le panneau Fermé à l’entrée du chemin. Je le raconterai donc une autre fois. Ce n’est pas que je sois superstitieux car, d’après mon cousin du midi, ça porte malheur d’être superstitieux, et même si j’ai quelquefois du mal avec sa logique floue, je respecte toujours l’avis de Dédé, et je suis ses conseils à la lettre, autant que possible.


Dédé à qui j’ai donc parlé la semaine dernière de mon petit problème de santé, et qui m’a or-do-nné de consulter un docteur dès le lendemain et de lui faire mon rapport illico, parce que avé le sang, on ne rigole pas, mon Lulu, il faut t’en occuper de suite, et j’ai donc obtempéré pour ne pas passer pour un lâche. Le jeunot qui m’a ausculté avait l’air de bien s’y connaître, et j’ai bien vu qu’il était compétent car il n’a pas fait la moindre allusion à ma consommation d’alcool dans son diagnostic. Il me l’a demandé, certes, si je buvais, mais au milieu de toutes les autres questions habituelles sur mon âge, mon poids, mes habitudes alimentaires et mes antécédents. Et lorsqu’il a noté ma réponse, il a fait mine de rien, comme si je lui avais donné l’heure, il m’a souri et m’a pris la tension. Je le surveillais pourtant du coin de l’œil, parce que c’est souvent après ma réponse à cette question précise que l’attitude change imperceptiblement dans le regard du mauvais professionnel. Mais pas chez lui. Ça c’est du toubib ! Il m’a surtout interrogé et aidé à me souvenir qu’il y a une quinzaine j’ai eu des douleurs dans le dos et l’abdomen, qui ont duré une bonne journée et disparu depuis, et que le saignement était intervenu après cet épisode. Il m’a ensuite regardé, sincèrement navré mais avec un sourire malicieux, et expliqué qu’il y avait une forte probabilité pour que ce soit un petit caillou tombé dans la vessie et venant des reins, et qu’il allait falloir qu’il sorte par le seul orifice naturel qui soit sur son chemin, et que j’allais déguster comme un damné le jour où ce fichu caillou finirait par trouver la sortie, parce qu’il avait l’air d’être gros.

Enfin, il ne l’a pas dit exactement comme ça, et il me fera faire aussi des tas d’examens pour tout bien vérifier, mais je l’ai compris et raconté ainsi le soir même à Dédé, à qui c’est supposément arrivé une fois et qui m’en a donné tous les détails les plus inquiétants, dont les affreuses barbules entourant le petit caillou et qui raclent l’intérieur du canal urinaire jusqu’au bout du… aïe, tout cela avec force halètements et hurlements au téléphone.

Salaud de Dédé, je suis sûr qu’il a tout inventé pour me faire peur. Et je suis à la fois rassuré sur l’avenir et terrifié par anticipation de cette douleur. J’aurais préféré quelque chose de plus grave mais qui fait moins mal.


Cette saison se termine donc bientôt. Il s’en sera passé des choses, dans ma tête et dans mon cœur, pendant ces trois mois d’été, et je vais changer mes plans de retraite. Je n’ai pas d’endroit où aller et où je serais mieux dans ma peau qu’ici, et j’en ai causé avec ma logeuse, Madame Grolleix, qui m’a fait une proposition : je peux rester chez elle le temps que je veux, moyennant naturellement une participation à notre consommation de vin jaune, ce que je fais déjà, un peu de bricolage si elle ne veut pas déranger Henri ou Gaston, et surtout de la compagnie dont elle n’aimerait pas se passer après trois mois d’entrainement à nos petits apéros, elle se préparant à sa soirée télévisée, moi réunissant mon courage pour une nouvelle nuit de labeur. Tous les jours, depuis quatre-vingt-cinq jours. Elle y a pris goût, et je dois dire que moi aussi. N’écoutant que mon courage, j’ai accepté, et je vais donc rester un moment dans le paysage.

Jeanne a des projets pour l’avenir de l’auberge, de beaux projets. Je croyais voir arriver la fin, mon Lulu, et ce n’est que le début.

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