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Pétronille Delatour

Chambre 18

Alexandre et la fureur de vivre

Lundi 7 septembre 00:59 Pollox

Je me sens Femme, je me sens belle, je me sens bien. Je me sens Femme, je me sens belle, je me sens bien. Je répétais consciencieusement cette phrase, tout en marchant, en ayant une pensée pour Tante Odette. Elle avait été conquise par la méthode du docteur Émile Coué de la Châtaigneraie et n’avait jamais de qualificatifs assez élogieux, ni de gestes d’emphases suffisamment amples pour vanter, à qui voulait l’entendre, les bienfaits de l’auto-persuasion.

— C’est la clé du bonheur Pétronille ma chérie ! Quand Justin est parti avec cette… je me refuse à prononcer le nom de cette anguille, eh bien, je n’avais plus rien ! Mais ce livre ! Ce livre ! Il m’a sauvé la vie. Sans lui je serais morte. C’est bien simple, morte et enterrée, ad patres, æternam. Lisez-le, c’est bien mieux qu’une bible !…!

J’aimais beaucoup tante Odette. Elle était toujours gaie malgré ses malheurs et elle m’avait offert LE carnet qui fut un réconfort pendant tout une année.

Plus j’avançais vers Pollox, plus je me sentais femme. Plus je me sentais femme, plus je me sentais belle, plus je me sentais bien… Tante Odette n’avait peut-être pas tort, après tout…


— Bonsoir Pétronille !

Maître Robert paraissait rajeuni de 10 ans sur le pas de l’Office. Droit, dans un costume taillé à la perfection, une lavallière violette sous le col blanc, comme le ruban de satin des paquets soignés que l’on offre à Noël.

— Je vous présente Alexandre, mon compagnon.

— Pétronille Delatour, enchantée de faire votre connaissance lui dis-je, ne réalisant en rien la nouvelle que le Notaire venait de m’annoncer. Alexandre avait une magnifique prestance, il portait bien son nom, grand, fort et d’un âge me semblait-il aussi respectable que celui de son compagnon de Notaire, peut-être 65 ou 70 ans. Compagnon… Il n’a pas dit collègue, Pétronille, il a dit COMPAGNON. Je rougis probablement, et je tendis la main.

— Pas de ça entre nous, je vous embrasse ! Et me voici, soulevée comme une plume par ce géant qui me gratifie sur la joue droite d’un baiser retentissant et puis sur la joue gauche, encore, d’un autre.

J’étais abasourdie.

— Shall we ? Lança-t-il à la cantonade (nous trois, si l’on compte bien) tout en glissant son bras avec délicatesse, sous le mien.

Nous formions un bien étrange équipage se dirigeant d’un pas enlevé vers le café, Alexandre très fier de son petit effet, moi muette, et Maître Robert arborant de nouveau, cette petite flamme au fond de la pupille.

Le café des sapins était très fréquenté ce soir-là. Il restait une table, réservée par avance pour notre soirée, je quittai mon caraco, écrasée de chaleur. Pendant qu’Alexandre commandait la boisson au comptoir, j’avisais le couple si gentil de l’auberge et Maître Robert me pria de l’appeler Georges, et de le tutoyer. Cela m’était impossible. Absolument. Va pour Georges mais le tutoiement… Voyons Pétronille, une personne de cet âge ?

Il me confia, espiègle, le coup de foudre absolu qu’il avait eu pour Alexandre 38 ans plutôt. Un divorce, un fils qu’il voyait peu, et sans crier gare, l’immense et bel Alexandre l’avait conquis avec la complicité de mon épistolière mère qui l’encourageât à faire fi des conventions.

Je n’en croyais pas mes oreilles.

De plus en plus abasourdie je vis revenir son compagnon, une bouteille de champagne et 3 coupes à la main. Il se pencha à l’oreille de Georges. Je me détournais pour ne pas les mettre en gêne, et moi non plus du reste, peut-être, aussi.

Devant moi, bien campé sur ses jambes, les deux poings enfoncés au plus profond des poches d’un pantalon étroit et porté taille trop basse ; un sourire ravageur, éclatant et très jeune, me lançât,

— B’jour, vous z’êtes pas d’ici ?

« La fureur de vivre », ressuscitée, plantée là, devant moi, Pétronille Delatour, au beau milieu du Café des sapins, à Pollox.

Mon cerveau se scinda en deux.

À droite, le café, le diable en personne, son pantalon si bas et sa bouche qui parlait par bribes, le bruit, les rires, les clients de l’auberge.

— …v’z êtes arrivée… HAHAHA, LE 7… ais r’marqué… pas d’ici… la vache… GAGNÉ ! LE 18 QUI FAIT TIC… faire un tour… si vous voulez…

À gauche, la longue dame brune chantait sans retenue.

Il avait presque vingt ans.
Fallait, fallait voir
Sa gueule: c’était bouleversant.
Fallait voir pour croire,
A l’abri du grand soleil,
Je l’avais pas vu venir.
Ce gosse, c’était une merveille
De le voir sourire.




À droite,

— …drôlement belle… les copains… JAVOT ENCORE, C’EST PAS POSSIBLE ! … pas me dégonfler…

À gauche,

Voilà que, timidement,
Le Jésus me parle
De tout, de rien, de sa maman.
Tu parles, tu parles.

Il ne se taisait jamais.



— …super jambes… mince… bras musclés… jamais dit ?… 14, ARRÊTEZ-LE ! Y’A D’LA VEINE QUE POUR… vous ressemblez… connaissez… série Netflix… ça tue…

J’aime beaucoup les enfants.
J’ai l’esprit de famille
Mais j’ai dépassé le temps
De jouer aux billes.

Ah, non, pas les billes !

À l’autre bout de la salle une jeune fille blonde comme un soleil rehaussé de quelques mèches roses le dévorait des yeux.

— …me dérange pas… AHAHAH BINGO ! UNE CENTRALE VAPEUR… déjà sorti… plus vieilles que moi…

Ne sachant comment l’arrêter, je plaçais mon doigt à la perpendiculaire de son sourire radieux.

— Merci jeune homme. C’est vraiment bien aimable à vous, je suis extrêmement flattée, mais mon mari n’approuverait pas, lui dis-je tout en jouant avec la bague de mère ornée d’un respectable diamant qui brillait à mon index.

Il eut un temps d’arrêt. Comme il reprenait sa respiration je lui fis un signe discret en direction d’Aphrodite qui le guettait toujours à la dérobée.

— Je crois que cette demoiselle, là-bas, vous cherche dans la foule…

Il tourna les talons, sans plus de formalités.

Elle avait presque vingt ans.
Fallait, fallait voir
Sa gueule: c’était bouleversant.
Fallait voir pour croire
Ils avaient tous deux vingt ans
Vingt ans, le bel âge…

Je n’avais jamais eu vingt ans.

Je pivotai face à la table, Georges et Alexandre parlaient de leurs vacances, roucoulant parmi la foule, seuls et amoureux comme aux premiers jours.

Tant de jours et tant de nuits.
Donne, mais je te donne,
Lui pour moi, et moi pour lui
Et nous pour personne.

Demain j’appellerai Laurent, je crois. Je devrais, peut-être.

Barbara - Le bel âge

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