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Paul Dindon

Chambre 20

Les histoires d'A.



Je sillonne les routes du Jura au volant de ma vieille et néanmoins rutilante BM 323i. « Pour les papiers, on verra plus tard, » m’a suggéré Sylviane. Je ne suis pas ami avec l’Administration française – c’est un doux euphémisme, je me réserve donc les démarches auprès des autorités compétentes pour fin septembre. Je suis assuré, c’est déjà ça. Côté grigri, j’ai troqué son fer à cheval bleu de Galice qui avait tant fait jaser contre un attrape-rêves.

Quel rêve je cherche à capturer ce matin ?

Voilà longtemps que je ne me berce plus d’illusion sur ma vie sentimentale. Il n’empêche. Chaque fois qu’un homme consent à partager avec moi un bout de chemin ou, plus souvent, l’idée d’un bout de chemin, je me retrouve sur le plateau d’un Tournez Manège[1] version gay où les panneaux mobiles sont remplacés par des algorithmes d’une application de rencontre et les maîtresses de cérémonie par l’extravagant barman où je donne le premier rendez-vous. Selon l’humeur, je joue le jeu, je m’emballe ou j’envoie promener le mythomane. La vie est trop courte pour tenir la jambe aux imbéciles.

Les SMS du barbu aux yeux chocolat m’ont tenu compagnie pendant ce mois d’août à Paris. Beaucoup de « bisous en forme de cœur, signé, Siegfried ». Beaucoup de « j’aimerais qu’on se revoie », tant de son côté que du mien. C’est donc plein d’espoir que je franchis le seuil de la boutique « Aux fleurs Michel », rue Lamartine à Saint-Amour. En admiration devant une gerbe de glaïeuls d’un rouge éclatant, je lis le carton qu’a renseigné la fleuriste : « le glaïeul peut signifier « j’ai le béguin pour toi. »

Dans le magasin, tout est décoré de bolduc, commenté d’émojis. Même la vendeuse porte une étiquette – un badge orné de son prénom.

«  Je vous en mets combien ? demande Sophie.
— Tout ce qu’il vous reste.
— C’est pour offrir ?
Comme j’opine du chef, elle me demande quel prénom elle doit écrire au dos de la carte de visite qu’elle va agrafer au bouquet.
— Siegfried.
Elle marque un temps. Son regard se fige.
— Je vais vous l’épeler, ne vous inquiétez pas, dis-je en riant.
— Je sais déjà comment ça s’écrit. »


Sur la route, mon regard oscille entre le paysage verdoyant et le compteur qui égrène les kilomètres qui me séparent de la véritable raison de mon retour à l’Auberge : Siegfried, pas loin. Je pouvais poser mes valises à l’auberge sans envahir mon crush de l’été. Pour empêcher l’angoisse d’assombrir mon humeur bucolique, je tourne le bouton de l’autoradio et chantonne avec les Rita Mitsouko :

Les histoires d’A
Les histoires d’amour
Les histoires d’amour finissent mal
Les histoires d’amour finissent mal en général

À la sortie de Graveleuse – j’imagine que le nom du lieu-dit tient davantage d’une carrière de gravier que de la grivoiserie de ses premiers habitants –, je m’engage sur le chemin de terre qui mène à la petite maison en bois au pied de la colline. Pas de voiture garée dans l’allée, pas d’aboiement du golden retriever pour m’accueillir, aucun témoin à ma visite inopinée. Je m’en veux de ne pas l’avoir prévenu et marmonne :

« Pauv’ nouille ! »

Déçu, j’envoie malgré tout un SMS, clin d’œil à son prénom, personnage d’un spectacle fantasque[2] : « coucou beau barbu, je suis dans la forêt forêt (écho). »

Trouver un seau, le remplir d’eau à la cuve adossée à la maison, y plonger mes vingt-deux glaïeuls puis attendre une réponse à mon message, sait-on jamais. Je marque un temps, mon regard se fige. Un seau trône déjà sur le paillasson. Dans le seau, un autre bouquet que le mien sur lequel est agrafée la carte de visite de la boutique Aux Fleurs Michel, je tourne la carte et je lis l’écriture de Sophie, la fleuriste : « Pour Siegfried. » Dépité, j’ajoute mon offrande au bourreau des cœurs de Saint-Amour, je n’attends pas de réponse à mon SMS, je retourne à l’auberge.

Notes

[1] émission culte des années 80 où des couples se formaient devant le téléspectateur au gré des questions et des commentaires des maîtresses de cérémonie Évelyne Leclercq, Simone Garnier, Fabienne Égal ; rythmée de séquences à l’orgue électronique par Charlie Oleg

[2] spectacle musical créé en 1992 et joué presque 1200 fois avec Marianne James dans le rôle de la cantatrice allemande fantasque Ulrika von Glott. Illustration, capture d’écran dudit spectacle.

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