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Lucien Durand

veilleur de nuit

Les renards d'Adèle

Nous l’avons faite, cette visite aux renards, Adèle et moi. Le raconter m’aidera sans doute à faire revenir les larmes de joie qui ont coulé sur mes joues, ce sont des larmes que l’on aime faire couler de temps en temps avec nos souvenirs, il ne faut pas en avoir honte, comme ne dirait pas mon cousin du midi, parce qu’il ne pleure pas, le Dédé, ou alors peut-être en cachette.

J’ai réveillé la gamine, qui a bondi comme un diable du canapé, attendant sa surprise et la cherchant déjà des yeux. Évidemment il n’y avait pas de surprise dans le salon, et elle l’a remarqué très vite, parce qu’elle avait pris la précaution d’inspecter la pièce du regard avant de s’assoupir hier soir. Elle en a dans le crâne cette petite, et j’ai pensé encore une fois que j’avais bien fait de l’adopter pour la soirée.

Alors nous sommes sortis du salon, avons passé la réception, et avons pris place côté lac sur le gravier d’Henri, juste à la distance qu’il faut, et nous avons attendu en silence, elle se retenant de parler car elle avait déjà compris depuis la sortie du salon qu’elle ne tirerait pas un mot de ma bouche, moi parce que je savais que six paires d’yeux nous surveillaient dans les buissons. En passant devant l’accueil, j’avais éteint la lumière dans l’entrée, et l’obscurité nous enveloppait. Et dans les yeux d’Adèle, je vis tour à tour la curiosité puis la contemplation s’installer. Nous respirions tranquillement, et regardions les reflets des étoiles sur le lac, elle guettant un mouvement, moi profitant de cette attente.


Les renards sont arrivés, comme à leur habitude, la mère en tête et les renardeaux la suivant, tous flairant les effluves de nos corps d’humains au milieu de toutes celles de la nature, reconnaissant mon odeur et celle d’Adèle, car si je les vois presque chaque nuit depuis leur enfance et qu’ils me connaissent bien, ils connaissent aussi les odeurs de tout le personnel et de beaucoup de clients, et ce sont des odeurs qui n’inquiètent pas, ou qui parce qu’elles ont été souvent rencontrées font partie de leur paysage de fumets. On s’en méfie de ces odeurs, mais pas au point de détaler, il y a quelquefois des friandises à récolter, et quand Lulu est là les friandises sont toujours au rendez-vous. Les renardeaux ont presque la taille d’adultes maintenant, c’est surprenant la vitesse à laquelle ça pousse, ces loustics, et plus aucun ne joue ni ne caracole comme il le faisaient il n’y a pas plus d’une semaine. Je suppose qu’ils apprennent maintenant avec leurs parents à se prémunir de tous les dangers qui les guettent. Courage les enfants, vous vous débrouillez déjà comme des chefs.

Adèle a commencé à ouvrir ses mirettes comme des soucoupes, elle a ouvert la bouche pendant quelques instants mais s’est reprise en me voyant l’observer, et elle a par la suite juste souri, un de ces sourires qui font tellement de bien à voir qu’on en oublie de le quitter des yeux. Et j’en ai effectivement oublié de le quitter des yeux, le sourire d’Adèle, et aussi j’en ai oublié tout le reste, et je me suis pris à rêver, et l’histoire d’Adèle avec ses renards s’est arrêtée pour moi sur ce sourire.


Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée pour elle parce que sitôt rentrés dans l’auberge, elle m’a demandé combien de fois je pourrais la ramener avant la rentrée, si on pourrait les samedis ou pendant les vacances, comment faire pour qu’ils s’approchent et qu’on puisse les caresser, que mangent les renards si on ne leur donne rien, et surtout en hiver, que font la mère, le père et les petits de leurs soirées, combien pèsent-ils chacun, et encore une foultitude de questions auxquelles je ne répondais pas, lui laissant le loisir plus tard d’imaginer ou de rechercher les réponses, avant que je ne la mette au lit et la recouvre pour qu’elle n’ait pas froid. Elle s’est endormie en quelques secondes, ou peut-être faisait-elle semblant pour se replonger dans son souvenir, c’est ce que j’aurais fait à sa place.

M’est avis, mon Lulu, que cette histoire de renards est loin de son dénouement pour la gamine.

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