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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Toxique


— Rha la vache, dis donc ! T’avais raison : la petite moitié du cachet suffisait amplement…
— Je ne dis pas toujours que des conneries, Charlie.
— Et ces trucs-là n’ont pas d’effet sur toi, t’es sérieux ?!
— Pas ceux attendus, non. Ils me foutent juste de mauvaise humeur pendant une douzaine d’heures, avec un sale goût de ferraille dans la bouche. Même poussés avec du single malt.
— …
— La chimie et moi, Charlie. Les seuls trucs qui agissent sont ceux qui m’accélèrent. Et ce sont pile poil ceux que je dois éviter à tout prix. C’est drôle, non ?
— C’est la plaie, cette histoire, merde. Pauvre Natou…
— Ou pas.
— Pardon ?
— On va voir comment elle encaisse le choc, une fois qu’elle aura refait surface. Mais je préfère de loin que ça se termine comme ça, ici et maintenant. Vu le genre du lascar, ça pendait au nez de Natacha un jour ou l’autre. Là, c’est bien : elle est entourée. Je vous fais tous confiance pour ça.
— …
— Quoi ?
— Tu as peut-être raison, oui.
— Alors pourquoi as-tu tiqué de la sorte à ma remarque ?
— Franchement ?
— Si je te pose la question…
— Ton Je vous fais tous confiance. Je ne t’ai pas trop senti dans le lot, là. Et j’aime pas le sentiment que ça me laisse.
— Arrête. Il n’y a pas de sujet.
— …
— Stop. Ça suffit, Charlotte. Ce n’est vraiment pas le moment.
— Je suis désolée.


Natou est redescendue, encore bien chancelante, soutenue par Léo. Nous sommes parvenus à la faire manger. Un peu, seulement, au départ. Beaucoup plus, rapidement ensuite. Au moins, elle ne semble pas être décidée à bouder les spécialités régionales ou la production locale. C’est Antoine qui serait content de la voir engloutir ses produits de la sorte. L’ambiance s’est allégée peu à peu, également. Les rires ont réussi à retrouver leur chemin. Et puis, j’ai vu que son voyant de batterie commençait à faiblir, à notre petite marseillaise.

— J’ai l’impression qu’il est temps que je te ramène à l’auberge, galinette. Tu as les yeux qui commencent à se fermer.
— Vé, je veux bien, Gaston. Mé je vé aider les filles à débarrasser…
— Tut tut tut ! On invite, on débarrasse ! Pas vrai, Léo ?
— Yep ! Nous aussi on a fait serveuses, je te rappelle…
— Oh fan ! Cette rigolade quand vous étiez en salle !
— Oui, mais tu vas moins rigoler au réveil, toi. Alors, zou ! En voiture.

Je voyais sa tête tomber régulièrement pendant les quelques kilomètres qui nous séparaient de l’auberge.

— Dis, Gaston. Je sé pas si je peux mais ça me gratte de la poser la question…
— Lance-toi, fillette. Je t’écoute.
— Pourquoi tu as les yeux souvent si tristes ?
— Hein ?
— Bé quand tu souris, t’es pas souvent plein phares. Oh je savé que je devé pas ! Je suis désolée, désolée.
— …
— Oh !
— Oui ?
— Bé finalement, peut-être que si parfois. Je crois que je viens de voir de la lumière là. Vré.
— Ahahaha
— Oh ! Encore !
— Bécasse, va. Le truc, c’est qu’on est nombreux dans ma tête à vouloir prendre le volant, tu vois. Ça complique souvent inutilement les choses…
— Oh peuchère ! Mé si vous avez tous le permis, ça me va.
— …
— Oh ! Encore !

Elle a tenu à essayer de me faire imiter le sapin de Noël jusqu’à l’arrivée sur le parking de l’auberge. J’ai entraperçu Lulu qui guettait notre arrivée, un peu inquiet. Toujours sous l’effet chimique, comme elle n’était pas très stable, j’ai vite fait le tour pour lui tendre mon bras. C’est comme cela que nous sommes arrivés devant le comptoir, accueillis par un Lulu qui semblait maintenant rassuré. Trop même, à mon goût. Beaucoup trop.

— Eh ben, fils ? Tu as encore changé de modèle ?
— Lucien…

J’ai raccompagné le petit bout jusqu’à la porte de sa chambre. Et je n’ai pas pu m’empêcher de glousser en me disant que, à part Léo, la mode estivale était en ce moment aux très petites tailles.

— Allez ! Au lit, maintenant. Tu vas bien dormir, je pense. Mais le réveil risque d’être compliqué. Tu as bien les numéros des filles dans ton téléphone, hein ?
— Oui, oui, Gaston. Ça va bien aller.
— Dernière chose : tu risques de te réveiller avec l’impression d’avoir mâché une boîte de conserve. C’est normal et je te rassure, tes dents vont bien et tes gencives ne saignent pas. C’est un effet du médicament.
— C’est vré pour mes dents, elles sont toujours bien ?
— Oui. Promis. Bonne nuit, Natou.
— Bonne nuit, Gaston.

Je suis redescendu par les escaliers. En faisant une courte halte au second étage. J’ai été tenté de frapper à sa porte. Mais je n’étais pas certain qu’elle soit là. Pas certain non plus que cela lui fasse plaisir de me voir maintenant, dans ces conditions. Alors je me suis ravisé et ai préféré me rapatrier tranquillement jusqu’à la réception.

— Déjà ?
— Quoi déjà ?
— Je ne pensais pas te revoir descendre ce soir, moi.
— Lulu, m’enfin ! C’est Natou, tout de même !
— Bien sûr. Mais la petite de la 19…
— Tu vas pas t’y mettre aussi ?! Fumier de traître !

Il s’est payé sa petite tranche de rire sur le compte de ma pomme, cette enflure. Pas possible de lui en vouloir, en plus. Je lui aurais fait le même coup.

— Té ! Si c’est comme ça, je m’en vé !


La tournée des livraisons du matin est faite. Je me disais bien que Jeanne n’allait sans doute pas rester bien longtemps sans me glisser une bonne vanne au sujet de ma sortie de samedi soir avec Hugo. J’étais déjà concentré sur la suite de mon programme du jour. Elle m’a totalement pris au dépourvu et j’ai dû me contenter de lui sourire machinalement. Lui ai-je souri, d’ailleurs ? Je ne sais même plus. La ferme est vide. Je craignais que les siamoises ne traînent à lire sous les platanes ou que Léo soit en train de travailler sur les plans de la prochaine itération du « Bastion Gumowski ». Mais, non : elles ont dû aller gambader je-ne-sais-où. Pas très loin, non plus, puisque leur affreux monospace de location est là. Méfiance, donc.

Mon bureau n’est plus vraiment mon bureau. Mais ça ne me dérange pas trop. Aujourd’hui, je crois même que j’aime ça. Il ressemble à celui d’une architecte en plein brainstorming. Léo a même commencé une maquette. C’est prometteur. Joliment prometteur. Ce bureau contient à nouveau des projets, de la vie qui déborde partout et par piles. J’ouvre l’un des tiroirs pour y récupérer mon passeport. Il ne devrait pas servir. Simple précaution, cependant. J’en ouvre ensuite un autre pour prélever un carnet papier neuf, encore sous cellophane, ainsi qu’une boîte de cartouches d’encre. Je sens que ça sera vital dans ma trousse de premiers soins. Sur le plateau, je ponctionne une demi-feuille de papier vélin et l’un de ses crayons de croquis dans un pot.

Léo, mon ange,

Je ne suis pas loin d’abuser, j’en ai conscience et nous conviendrons ensemble du prix à payer dès mon retour.

Je te confie notre demi-portion. Je sais que tu en prendras soin, ça va de soi. Et bien mieux que moi, comme tu le fais déjà depuis bientôt dix ans. Il va juste falloir que tu la rassures (un peu) et que tu la contiennes (beaucoup). J’aimerais beaucoup qu’elle ne casse rien. Tu l’auras déjà compris : je pars. Quelques jours. Je ne sais pas encore combien, au juste. Je n’emporte pas mon téléphone. J’ai besoin de me mettre au vert un moment et je connais trop bien Charlie.

Tu hérites donc également des tournées de livraison pour l’auberge, mais tu commences à être habituée, pas vrai ? Tu trouveras les clés du Toyota sur ma « caisse de chevet » dans la grange, celles de la Skoda en cas de besoin et les papiers de ce petit monde.

Je vous embrasse et je vous aime.
Vous êtes ma vie.
G.

Note pliée. Placée là où elle risque le moins de la manquer. Avec son prénom en gros dessus. Je sais qu’elle a fait de mon bureau son territoire, ce que Charlie ne peut s’empêcher de respecter d’office. Peu de risques que la petiote ne rentre seule dans cette pièce pour un moment encore.


Passage rapide dans cette chambre où je ne dors plus. Je fais deux rouleaux t-shirts + sous-vêtements, que j’enfourne dans un petit sac à dos, avec une chemise unie, noire, épaisse. J’y glisse également un nécessaire à toilette. Paré pour le très court terme. Le reste pourra s’improviser sur place. Si nécessaire. Je prends mon cuir, pendu à la patère du vestibule, pour retrouver mon nouveau cocon. Je déballe le carnet neuf, y glisse la lettre toujours ignorée de Mélanie. Échange standard : j’extrais mon carnet en cours de la besace, replace la lettre d’Anna entre ses pages, soulève le couvercle de la caisse pour ranger tout cela. Ainsi que mon téléphone. Mais deux choses avant. M’assurer que les contacts sont bien synchronisés avec mon laptop, et… Ne pas être totalement un con vis-à-vis d’une belle jeune femme.

Hugo,
Encore désolé pour le changement de programme d’hier : il y avait vraiment urgence. Pas réussi à te débusquer ce matin. Vais être absent et sans téléphone pendant quelques jours. Mais jette un œil à tes e-mails de temps en temps. T’expliquerai tout ça au retour. Si tu ne m’as pas passé en cour martiale d’ici-là…
Je t’embrasse. G.

Je regarde une dernière fois l’heure. À partir de maintenant, le minuteur va être interne. Je coupe le mobile dès l’envoi du SMS confirmé, le colle à son tour dans la caisse que je referme. Puis je laisse clés et papiers des voitures sur le dessus.

Voilà.
Il est temps, maintenant.


Pour peu qu’il soit à l’heure, je sais que j’ai un peu de temps. Ça ne m’arrange pas plus que ça, finalement. Je décide donc de commencer à faire un bout de chemin jusque vers la route, en fumant une cigarette. Rester en plan devant la ferme serait plus risqué au cas où l’une de filles ferait son apparition. Par chance, il a même quelques minutes d’avance. Je lui fais signe, pour qu’il s’arrête bien et ne file pas à la maison.

— Bonjour, Monsieur. C’est pour vous, la course ?
— Oui, bonjour. C’est bien pour moi.
— Pas d’autre bagage ?
— Non. Nous pouvons y aller.

Je m’installe à l’arrière, sans pouvoir m’empêcher de balayer du regard les alentours. Le taxi démarre.

— Genève-Cointrin, aéroport, c’est bien ça ?
— C’est bien ça, oui.
— Nous devrions y être avant midi.
— C’est parfait.

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