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Hugo Loup

Chambre 19

Un bref moment de paix

C’est le dernier soir de juillet, le dernier pour moi ici.

J’ai passé ma journée comme toutes les autres : course à pied, Taikyokuken, okedo, lecture, marche dans les alentours. J’ai aussi quelque peu erré dans l’auberge, m’imprégnant de l’atmosphère, gravant les images en moi. Ce lieu va me manquer durant les quinze prochains jours. Alors j’ai décidé de rester dans le coin. Je vais bien trouver un endroit pour planter ma tente, où poser mon duvet. Je mangerai froid, ce ne sera pas la première, ni la dernière, fois.
J’ai croisé quelques personnes aussi. De celles avec qui j’ai tissé un petit lien, parfois assez intense d’ailleurs, comme avec Julia qui est déjà partie mais qui reviendra quatre jours avant mon départ définitif fin aout.


J’ai revu Virginie. Elle part comme moi demain. Elle a changé. Son regard est moins triste. Elle semble plus déterminée. Cela se voit à sa posture, le dos plus droit, le bassin bien aligné. Je ne lui ai rien dit pourtant. Je n’ai pas osé, elle est encore un peu fragile et j’ai eu peur d’être trop… Comment dire ? Pas à ma place.
Elle devait retourner à la ferme où elle avait oublié son gilet. Cela tombait bien, je voulais lui demander de me présenter l’agriculteur. J’ai un grand service à lui demander et être introduite me semble plus correct. Je l’ai donc accompagnée. En chemin nous avons un peu bavardé. Je lui ai dit, notamment, que j’avais tout mon temps puisque j’avais quitté l’armée. Je l’aime bien Virginie. J’espère que tout ira bien pour elle maintenant. Même si elle va, sans doute, devoir, de nouveau, affronter des moments difficiles.
Elle a récupéré son gilet et m’a présentée à Antoine puis est repartie, discrète.
Après avoir échangé quelques banalités, un silence s’est installé, un peu gênant. Je ne savais pas comment lui présenter ma requête. Je ne suis vraiment pas douée avec le relationnel.

– Vous aviez quelque chose à me demander ? fit-il avec un franc sourire.
– J’aurai besoin d’un grand service. Si vous ne pouvez pas, ce n’est pas grave, je trouverai une solution.
– Je vous écoute. Si vous êtes là c’est que vous estimez que je pourrai vous apporter mon aide, non ?
– Je suis venue avec mon arc japonais. Il mesure plus de 2m, comme il est en bois, il est sensible aux variations de température. Je ne peux donc pas le garder dans mon Defender les jours prochains. En attendant mon prochain séjour à l’auberge je vais camper. J’avais pensé…
– Amenez-le moi, nous allons surement lui trouver un endroit pour vous attendre.

Ce que je fis immédiatement. Lorsque j’ai traversé une partie de l’auberge avec, j’ai vu des regards surpris. J’aurais voulu disparaître sous une cape d’invisibilité comme Frodo Baggins. Antoine a trouvé l’endroit idéal pour mon daiku, propre, sec, sans lumière du jour, j’ai pu le poser comme il faut. Après lui avoir expliqué comment il a été fabriqué. Rien qu’à voir son regard dessus, je sais que mon arc sera bien là.


J’ai vu mon voisin de chambre, Mister Gamblin (c’est mieux que la Nanny quand même, surtout après…). Il semblerait qu’il était malade. C’est pour cela que je ne l’ai pas vu depuis lundi. Cela a calmer son patron. Je n’ai pas pu m’empêcher de le saluer avec un grand sourire, avant de dévaler les escaliers. Il restera mon Mister Gamblin.


La plus grande surprise fut la rencontre avec le Japonais… qui ne l’est vraiment pas, il est Suisse ! Il m’a abordé au petit-déjeuner. Il voulait me voir jouer de l’okedo. Je lui ai proposé de l’initier. Nous avons convenu de nous retrouver devant l’auberge en début d’après-midi, puis de nous enfoncer en forêt, dans un coin tranquille. Cette fois j’ai pris mon trépied. Ce sera plus simple de lui montrer comment faire. Tout en marchant je lui ai parlé taiko. Les deux façons de tendre la peau donnant un son différent, les différentes tailles, ses utilisations variées. Surtout les spécificités du mien.
Je me suis arrêtée dans mon coin préféré. Il m’a donné le trépied qu’il avait porté jusque-là. Je l’ai déployé, installé mon okedo dessus, me suis déchaussée, prenant plaisir à sentir la mousse douce et un peu humide.

Puis j’ai commencé à jouer. Comme d’habitude, le début fut simple, lent. Mes gammes. Puis commençant à complexifier le jeu, j’ai joué sur la vitesse, la force frappe, l’endroit sur la peau. Tous ces petits changements qui donnent de la richesse, de la profondeur au rythme, ce que d’autres pourraient nommer mélodie. J’ai pu donner libre cours à mon jeu grâce au trépied. Le jeu est différent selon l’orientation de l’instrument. Ainsi posé, je n’ai certes, accès qu’à une seule peau, contrebalancé par l’amplitude du geste des bras, des poignets guidant les bachi.
Je me suis laissée emporter. J’étais bien là, ancrée dans le sol, dans l’instant. Bien parce que partageant avec une personne sensible, doux, discret, tout en retenue. Bien parce ne faisant plus qu’un avec la Vie, avec la Nature, avec le Temps.

Puis le silence est tombé, je suis restée devant mon instrument, toujours en communion avec tous les éléments de mon environnement. J’aime ses instants qui me permettent de reprendre doucement le cours de ma vie ordinaire. J’ai regardé Akikazi, heureuse, comblée, à la fois fatiguée et pleine d’énergie. Il m’a surprise en applaudissant. J’ai dû rosir de plaisir, un peu gênée aussi. En le remerciant je lui ai tendu les baki, ces baguettes en chêne blanc parfaites pour cette configuration verticale et pour les débutants.

Après quelques essais, seul, je l’ai guidé. Puis il s’est lâché, lui aussi. Il avait tellement à sortir. il a alors fait ce que tout joueur de taiko fait, ce que tout pratiquant d’art martial fait. Il a libéré son énergie par le kiai, ce cri bref venant de la gorge.
Je n’ai pas senti d’ondes négatives dans son jeu. Il jouait pour exprimer un bien-être profond. Une certaine joie (ou une joie certaine ?) transparaissait. C’était beau. Beau de naturel. Beau de ce bonheur qu’il laissait sortir de lui. Beau et intense aussi.

Lorsqu’il s’est arrêté, épuisé, je me suis mise en retrait afin qu’il prenne son temps pour retrouver le chemin de son ordinaire. La première chose qu’il dit concernait ma pratique du taiko, qui l’avait épuisé. Comment fais-je ? De la pratique et une condition physique particulière de militaire.
Là je lui ai expliqué les raisons de mon séjour à l’auberge. Il m’a alors dit combien les siennes étaient semblables. Ce qui m’a le plus surprise, finalement, c’est son métier. Je ne le voyais pas agent d’assurance. Je le voyais évoluer dans le monde de l’art. Littérature ou poésie peut-être. Alors, quand il me parla du changement de vie professionnelle qu’il envisageait dans la culture, ajoutant : “Pourquoi pas auprès d’une compagnie de danse moderne”, j’ai souri.
Quand il a évoqué sa rencontre avec cette belle Autrichienne, mon sourire s’est élargi.

Bizarrement cela m’a redonné de l’espoir. L’auberge est un lieu particulier dont les ondes doivent attirer les âmes en peine, les âmes perdues, dans le doute. C’est aussi l’endroit de tous les possibles. Je me suis surprise à lui annoncer comme une certitude et non plus un projet, un souhait, mon départ pour deux ans au centre d’apprentissage de Kodo.
A ce moment-là c’était une évidence. J’avais l’impression de vivre un bref moment de paix intérieure. Une plénitude profonde, comme si les différentes pièces du puzzle qu’était devenu ma vie trouvaient leur place. Pourtant je n’arrivais pas encore à voir l’ensemble comme un tout cohérent et clair. Je savais que cela aller venir. J’étais, je suis confiante.


Nous sommes le premier jour du huitième mois de l’année.
Mes affaires sont prêtes. Mon Highlander est chargé. Dans quelques instants je vais partir.
Il ne me reste plus qu’à régler ma note et remercier l’ensemble du personnel pour l’accueil.
Avant de lancer : “A très bientôt !

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