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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

Laisser lundi

Ça ne faisait pas très longtemps que je m’étais réinstallé sur la terrasse, avec un livre, un café, et un verre de whisky. Oui, parfaitement : un verre de whisky. Celui-ci, j’estimais pouvoir me le permettre et le trouvais même amplement mérité après un tel lundi. Je n’en étais plus à ça près, non plus, faut dire. Mais avec le petit bain improvisé dans le lac, en guise d’opération sauvetage du vieux Russe illuminé de l’auberge, autant dire que j’avais très rapidement dessaoulé de notre virée alcoolisée improvisée de l’après-midi. Bon sang, quand j’y repense… Quelle aventure ! Et quelle chance de ne pas être tombés sur nos amis de la maréchaussée ! On aurait tous fini au trou. Moi le premier pour oser « conduire » dans un tel état. J’en rigole encore. D’ailleurs, le petit Vernon, hop !, il est adopté d’office celui-là. J’espère juste que ça ne jouera pas trop en sa défaveur et que Jeanne n’aura pas trop de mauvais échos. Ceci dit, heureusement pour notre petite clique qu’elle n’était pas là. Il n’y a pas que Vernon qui aurait eu un sérieux problème de bretelles, sinon. Ah… Merde…. Je venais de repenser au regard que Charlie m’avait lancé lorsque notre équipée était passée devant la réception pour remonter le vieux dans sa chambre. Je pouvais presque sentir la langue brûlante du lance-flammes. La suite de ma soirée risquait de promettre. J’entendis alors les crépitements et crachotements rageurs de Bernadette au loin. Charlie n’arrivait ni par la route, ni par le chemin et donnait l’impression de salement cravacher sa monture. Ça allait sans doute encore être ma fête et peut-être me faudrait-il envisager de mettre un casque.

Je l’ai vue passer comme une balle en direction de la grange. Puis le silence de la soirée a retrouvé ses droits et elle est réapparue, son sac à dos dans une main, l’autre retirant les baguettes de ses cheveux pour les libérer. Elle posa tout ça sur la table, et s’assit en face de moi, vautrée contre le dossier de sa chaise, l’air détaché.

— Tu comptes me faire croire que c’est du Canada Dry ?

Je n’ai pu m’empêcher de rire. Un peu rassuré par la tournure que cette remarque laissait présager pour notre discussion.

— Lagavulin…
— Tiens donc ? Tu es sorti de ta période japonaise, finalement ?
— Non, toujours pas. Petite exception. Je ne sais pas pourquoi. Envie particulière ce soir…

Voyant qu’elle était partie pour s’attribuer mon verre, je repassai dans la maison pour en ressortir avec un second et la bouteille.

— Je te refais le niveau, peut-être ?
— Que j’veux, mon n’veu ! Tu lisais quoi ?
— « Les hommes lents ». Lentement.
— Il est bien ?
— Pas mal. Assez original. Riche. Quelque chose me dit qu’il plairait également à Henri.
— Vous nous avez faits quoi, d’ailleurs, cet après-midi ?
— Oh ça… Une longue histoire…
— OK. Celle-là, on va se la réserver pour plus tard, alors. Tu en as une autre à me raconter, tu te souviens ?
— …
— Tu as racheté du miel de sapin, au fait ?
— Oui. Et de la marmelade d’orange.
— Bien ! Hum… Et je crois qu’il va falloir que je te change ces strips. Tu es vraiment un sagouin…

Elle est revenue avec son nécessaire de petite infirmière. Et s’est appliquée à remettre tout cela au propre.

— J’ai un peu abusé, je crois, hein ?
— C’est une vraie question ?
— Je suis désolée, Gaz’. Vraiment désolée. Même si tu l’as un peu cherché…
— C’est bon, va. Je devrais survivre. Et j’ai mis les dégâts et le réapprovisionnement sur ta note, de toute façon… Et ta main ?
— Je vais bien la sentir pendant une semaine ou deux, je crois. Elle commence même à virer au bleu. Mais c’était tellement jouissif, sur le moment !

Elle a souri et posé un bisou qui soigne tout sur ma tempe amochée.

— Allez… Je t’écoute.
— Pas là.
— Comment ça « pas là » ?! Tu crois que tu as le choix ?!
— Wow ! Calme ton char, Ben-Hur, tu veux ! J’ai dit « pas là » version « pas ici ». Si tu veux vraiment que je te raconte ce bout d’histoire, il va falloir que tu me suives ailleurs. Va te chercher un gilet, tiens.
— Non. Toi, va te chercher un sweat. Je te pique ton cuir. C’est le prix à payer.
— C’est de l’arnaque, oui ! Et qu’as-tu fait de Léo ?
— Avec Janette. Elle va rentrer un peu plus tard. Je lui ai fait comprendre qu’il nous faudrait un peu de temps rien que toi et moi…
— Tu devrais lui laisser une note ou lui envoyer un message. Qu’elle ne nous cherche pas, ni qu’elle nous attende. Je pense que ce serait préférable.
— À ce point ?
— Tu veux vraiment que je t’en déballe un max ?
— Je le veux, oui.


Nous n’avons laissé que la veilleuse au-dessus de la porte extérieure de la cuisine, plongeant cette grande ferme dans le noir. J’avais insisté pour laisser nos téléphones sur la table de la cuisine, avec un mot pour Léo.

Détails de l’accord de paix à régler.
Tout va bien, ne t’inquiète pas.

On t’embrasse. On t’aime. <3
Charlie & Gaston

Nous avons enfilé une gourde, une grande thermos remplie de café, ainsi que la bouteille de Lagavulin, entourée d’un plaid, dans mon sac à dos.

Puis nous nous sommes glissés dans la nuit étoilée, en direction des bois.

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