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Irène-Aimée de Lavernhe

Chambre 20

Une semaine mouvementée

Je n’ai pas eu le temps de noter la suite des événements ces derniers jours. Est-ce la chaleur qui s’installe ou bien la fatigue provoquée par les émotions et l’agitation du séjour ? En tout cas, celle-ci n’est pas près de se calmer. Adèle m’a prise en affection et me sollicite beaucoup. En même temps, je la comprends, sa mère est au bord du burn-out avec les aléas liés à la gestion de l’auberge et doit gérer dix impératifs à la minute. C’était d’ailleurs plutôt ça qui fatiguait Jeanne que ses histoires de famille. Adèle était toute penaude d’avoir mal compris l’embrouille autour de la photo de son grand-papy et d’avoir cru qu’il y avait un secret de famille là où il n’y avait en réalité qu’une histoire un peu enjolivée. Mais elle a fini par comprendre, et elle a pris l’habitude de venir frapper à ma porte pour que nous passion du temps ensemble. Mardi soir, elle a eu une requête particulière. « Il paraît qu’il y a des renardeaux autour du lac et qu’on les voit le soir avec leurs parents. On irait les voir ce soir ? » Et nous voilà parties à crapahuter avec une lampe torche autour du lac à la tombée de la nuit, en espérant apercevoir les petits et leurs parents. Il a fallu être un peu patient mais nous avons fini par distinguer des petites taches rousses dans l’obscurité. J’avais expliqué à Adèle qu’il ne fallait pas les déranger et que nous nous tiendrions à distance si nous approchions d’eux. Mademoiselle cent-mille-volts était tellement émerveillée qu’elle a tenu parole. J’ai pris des photos que je lui ai filées le lendemain via ma clé USB – en n’oubliant pas d’y joindre celle des crottes de renard des premiers soirs, ce qui l’a fait beaucoup rire.

Nouvelle péripétie dans la nuit de mercredi à jeudi : une musique à réveiller un mort a fait se lever toute l’auberge dans les environs de trois heures du matin. C’était le vieux russe bizarre, celui qui se prétend comte russe issu d’une illustre famille et dont les « rrrrrrrrrrrrrr » ponctuent la moitié des mots, qui avait débranché le casque de son lecteur de musique et en a fait profité tous les hôtes. Comme quoi on peut flirter avec les quatre-vingt-dix bougies et ne pas dormir. Tout arrive. En parlant du Russe, Adèle n’a pas pu s’empêcher de lui sauter dessus quelques heures plus tard, alors que j’essayais tant bien que mal – et plutôt mal que bien – de la retenir, pour lui parler de la photo que nous avions trouvée. Le vieux n’a même pas regardé la photo, il est parti dans une de ces envolées lyriques dont il a le secret. Mais si j’ai bien compris sa tirade, il n’a rien à voir avec la photo. Après tout, on peut avoir les mêmes yeux sans être proches parents. Il suffit que la génétique soit taquine.

Tant qu’à être dans les histoires de familles, j’ai passé un coup de fil à Lucille vendredi midi. Je n’osais pas aller plus loin dans l’exploration des lettres et coupures de journaux du carton, mais puisqu’elle m’avait prêté ces cartons, c’était qu’elle espérait que j’y trouve quelque chose. Il fallait que je lui en parle. Comme elle commençait à avoir très chaud chez elle, et qu’Isaure, qui venait d’arriver pour ses vacances, avait envie de se défouler les jambes, elle a proposé de monter passer la journée du samedi autour du lac et de Pollox pour randonner. J’ai donc prévenu Adèle qu’il ne faudrait pas compter sur moi le lendemain. La randonnée m’a fait du bien. Elle m’a permis de penser à autre chose qu’aux secrets de famille dont j’hésitais à déterrer de nouveaux morceaux. Isaure m’a parlé de sa reconversion à venir. Son travail dans la finance lui pesait depuis longtemps mais elle ne voulait pas reprendre de longues études. Après avoir cherché des passerelles, elle a trouvé une formation pour continuer à travail dans la gestion financière, mais pour des ONG. Évidemment, si elle va au bout, ses revenus baisseront, mais elle a l’impression que ce qu’elle fait n’a plus aucun sens.

Au moment où nous revenions à l’auberge à la fin de la promenade, Isaure a aperçu de loin une jeune femme qui n’est là que depuis la veille et qu’elle n’a pas osé aller saluer. « C’est Anneliese von Aalders », m’a-t-elle expliqué, « Nous nous sommes croisées il y a sept ans aux JMJ de Rio. » Le déclic s’est fait dans ma tête. Anneliese devait être là en raison de sa mère. J’ai expliqué à Isaure et à Lucille que j’avais prévenu Fix de la présence d’Eric Javot à l’auberge en ignorant qu’il avait des vues sur une jeune demoiselle travaillant pour la presse people. Ce que je ne pouvais prévoir, c’était que les paparazzis allaient photographier le cinéaste en train de boire en verre en tout bien tout honneur avec Ann-Kathrin, la mère d’Anneliese, qui vit une relation passionnée avec un Suisse de passage à l’auberge. Les photos à la une des journaux ont dû faire rappliquer Anneliese, qui ne se doutait pas qu’Eric Javot n’était pas l’amant de sa mère. Lucille hésitait entre le fou-rire et la pitié pour la comtesse, Isaure n’en pouvait plus de rigoler. Après s’être calmée, elle a senti que j’avais besoin de parler un peu à Lucille et s’est éloignée faire un tour en solitaire pour prendre des photos. C’était le moment que j’attendais pour interroger ma tante sur mes découvertes.

Après le dîner, j’ai trouvé un petit mot sous la porte de ma chambre. Quelques locataires de l’hôtel, qui savaient que j’allais à la messe via Brigitte, la femme toute menue que j’avais croisée à l’église en début de séjour, me proposaient de les accompagner le lendemain et me fixaient un point de rendez-vous. Je suis allée glisser un petit mot de remerciement en retour sous une porte de chambre et ai essayé de dormir, en repensant à ce que m’avait dit Lucille.

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