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Joseph Midaloff

Chambre 6

Igor hagard

Salut mon Didi,

J’avance bien dans mon planning de pas avancer. Aujourd’hui j’ai fait bosser mes élèves gendarmes sur l’imposition. Essentiel, indispensable. Comment ça c’est les photograveurs qui s’en occupent ? On ne sait jamais, ils pourraient se tromper et un bon roto veille à tout car il est en bout de chaîne.

Alors pour commencer je leur ai demandé à chacun de venir au tableau blanc et de faire un schéma d’imposition pour 4 pages. La base. Évidemment, ils ont presque tous voulu placer la page 1 à gauche, la 2 à droite et les 3 et 4 au verso. Bon prince, j’ai fini par leur donner à chacun une feuille de papier à plier et là ça a été beaucoup mieux. J’aurais pu le faire dès le début remarque, mais ça aurait été moins drôle (moins formateur, je veux dire !). Et puis c’est pas le Plan. Après on est partis sur le 8-pages. Ça a pataugé pas mal mais ils avaient compris le principe et ils ont mis moins longtemps pour trouver une fois qu’ils ont compris qu’un 8-pages c’est pas deux feuilles en 4-pages. Pour qu’ils se représentent vraiment bien l’affaire, je suis allé acheter un journal (et hop, une demi-heure de perdue, va trouver un kiosque en pleine zone indus) et vas-y que je demande aux poulagas de me scotcher les pages pour en faire des “plaques”. J’ai pris l’Huma, en deux exemplaires parce que j’en avais besoin d’un pour un autre truc, je t’explique après.

Après la pause, on a bossé sur 16, 32, 64 pages. C’est pas que ça va leur servir mais c’est important de bien piger tu vois. Et puis après on est descendus aux machines voir des plaques en vrai, voir comment on les cale et tout.

Demain, et là c’est sérieux, je veux dire c’est pas que pour le Plan, on cause sécurité, accidents du travail, produits toxiques et perte de l’audition. Qu’ils comprennent dans quoi ils s’embarquent et que si l’espérance de vie d’un roto a progressé depuis les années 80 ça reste un métier où tu meurs avant les autres.


Alors sinon je te disais que j’avais acheté un numéro de l’Huma en plus. C’était pour rapporter à l’auberge pour faire la fête à mon nouveau copain, Igor. J’avais aussi demandé à Thierry de me prêter l’un des t-shirts qu’il porte mine de rien quand il donne cours à ses stagiaires histoire de les faire tousser et leur dégager les bronches.

On a un Russe blanc (qui est noir, quel bizarre hasard se marre, etc.,) depuis quelques jours ici. Un vieux clou totalement cintré. Je plains le gars qui s’occupe de lui, surtout que le Russe est une pince, qui a réservé une seule chambre pour eux deux !

Samedi soir au resto il m’avait bien chauffé. Il a tapé le scandale à la petite serveuse parce qu’elle leur avait porté du vin rouge à table. Déjà que je supporte pas les bourgeois qui font chier le petit personnel, mais là en plus il gueulait à qui mieux mieux sur les bolchéviques qui ont tué sa mère (ou à peu près), les salauds de communistes avec leur schlass entre les ratiches et tout le toutim, tout ça en roulant des rrr comme pas possible. Et que ça le rend allergique à tout ce qui est rouge (sans déconner, il a vraiment dit ça : pas de viande rouge, pas de vin rouge, rrrrrien de rouge). Et il voulait que la gosse l’appelle “Monsieur le comte”, t’as qu’à voir le matricule. J’ai quand même bien rigolé quand je l’ai revu cette nuit-là, à poil dehors à hurler à la lune quasiment sous mon balcon. Il voulait faire un civet de renardeaux si j’ai bien compris. Mon voisin de la chambre 5 était lui aussi sur son balcon, on s’est regardés, on était sur le cul. Bon, il sucre les fraises et il a un pète au casque mais c’est pas une excuse pour emmerder le monde.

Alors ce soir, j’ai enfilé le beau t-shirt rouge de Thierry, avec un magnifique logo CGT jaune énorme avec un pull par dessus, j’ai pris mon Huma plié sous le bras et j’ai surveillé depuis le salon le moment où il descendrait au resto. Comme prévu, il mange avec les poules, il a été dans les premiers à descendre. Je me suis installé à la table juste en face de la sienne, bien dans son axe de vue et pendant qu’on attendait le dessert j’ai retiré mon pull, j’ai ouvert mon journal bien en grand pour qu’il ne puisse pas rater le titre et pour faire bonne mesure j’ai commencé à siffloter puis chantonner tout mon répertoire de syndicaliste buveur de sang en le guettant du coin de l’œil. Un peu plus fort une fois arrivé au refrain de l’Internationale (mais pas trop fort pour ne pas déranger les autres clients qui ne m’avaient rien fait). Igor était dans un état, je te raconte pas. Il agitait ses petits bras dans tous les sens, s’accrochait à son majordome comme une moule à son rocher et il était tellement rouge que s’il avait pu se voir dans une glace à ce moment-là il serait tombé raide mort, parole de Jojoff.

Mon récital fini, je me suis levé pour retourner dans ma chambre et arrivé à sa hauteur je lui ai tendu la main :

« Midaloff pour te servir, camarade, je crois qu’on est presque compatriotes pour ainsi dire. Si tu veux parler du pays un jour, la famille de mon père venait de là-bas, ça me fera plaisir. Je t’ai entendu demander de la lecture à la réception hier. Je te laisse mon journal, j’ai fini de le lire. »

Il est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel aller et retour, c’était encore plus beau à voir qu’un vrai. Et puis il s’est mis à gémir, mais à gémir, on aurait dit une Lada prête à tomber en panne. Je l’ai laissé en plan comme ça, un peu emmerdé quand même pour son gars qui allait se taper la remise en route du vieux tacot. Mais vu comment il se mordait les joues, c’est pas dit qu’au final il se marrait pas autant que moi. Je t’écris aussi sec pour te raconter tout ça ma poule, parce que je sais que l’histoire te plaira.

Je te laisse, faut que je voie Henri (le gars qui m’avait prêté sa barque) pour voir s’il y a moyen de moyenner pour se faire un barbek de temps en temps.

Des bises à ta femme,

Jojoff

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