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Virginie Le Gléau

Chambre 17

Bienvenue nulle part

Je suis arrivée hier soir, exsangue, au terme d’un voyage qui m’a paru interminable. Je hais Paris, sa foule triste et ses métros qui puent. Sur le quai de la gare de Lyon, seuls des godelureaux à chaussures à bouts pointus, aspergés de parfums toxiques, semblaient grimper dans le train de Genève. Aucun n’est descendu à Bourg-en-Bresse.

A la gare, le chauffeur de l’hôtel m’attendait dans un Toyota hors d’âge. Il avait l’air fatigué lui aussi, si bien que le trajet a été plutôt silencieux. J’avoue ne pas avoir fait d’efforts pour socialiser. J’espère juste qu’il ne m’a pas prise pour une de ces personnes prétentieuses tellement habituées à se faire servir qu’elles considèrent le personnel plus comme des outils que comme de vraies personnes dignes d’intérêt. Nous sommes arrivés à l’auberge à la nuit tombante. Le chauffeur - il s’appelle Gaston - a descendu mon sac de voyage, la patronne m’a gentiment proposé de me monter un en-cas puisque le service était terminé, bref je me suis sentie accueillie, pas comme en famille mais presque. Je ne me suis pas attardée pour autant, j’ai filé dans ma chambre et me suis effondrée sur le lit pour y dormir une grosse nuit.

Ce matin, j’ai été réveillée par le jour. J’avais oublié de tirer les rideaux hier soir, et les lueurs de l’aube m’ont réveillée en douceur bien avant l’heure habituelle. Heureusement d’ailleurs, puisque je me suis aperçue que j’avais oublié d’éteindre mon réveil. Je me suis ainsi épargné un énième réveil en sursaut et les palpitations cardiaques qui s’ensuivent; au lieu de cela j’ai savouré le lever du jour en buvant un thé, blottie dans un coin du balcon. Tout le monde semblait encore dormir, ce qui me convenait très bien: je suis venue ici pour me reposer, les gens me fatiguent. J’ai décidé d’aller explorer les environs, tant qu’ils étaient encore indemnes de toute présence humaine. L’auberge donne sur un lac, dont un sentier fait le tour. J’étais seule dans la lumière de l’aube, au milieu du concert des oiseaux; personne à perte de vue, les reflets du soleil levant perçaient la brume pour illuminer le lac; j’étais bien.

Au retour, j’ai eu un instant d’agacement en apercevant une silhouette sur la rive, devant l’auberge. Je n’avais pas envie de partager mon matin parfait. En m’approchant, j’ai vu qu’il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années, ou un peu plus, difficile à dire. Un mug à la main, elle contemplait les reflets sur l’eau d’un regard légèrement embrumé. Ma méfiance a décru: je me suis dit qu’elle ne devait pas faire partie de ces gens qui sont d’une horrible bonne humeur le matin. Elle a levé ses yeux pailletés vers moi:

- Belle journée, hein?

- Superbe. C’est le meilleur moment.

J’ai jeté un coup d’oeil à la véranda, où les clients de l’auberge commençaient à s’installer. Je n’avais pas le courage de supporter le brouhaha, la politesse du personnel, les conversations polies des autres convives. De toute façon, je n’avais pas faim.

- On est vraiment au milieu de nulle part, a commenté la femme comme pour elle-même. C’est génial.

J’ai décidé que sa compagnie ne me dérangeait pas. Elle ne semblait rien attendre de moi, même pas de participer activement à une conversation; alors je me suis assise à côté d’elle et nous avons admiré le paysage sans rien dire.
Nous avons fini par échanger quelques mots. Elle s’appelle Julia et elle me rappelle un peu ma tante Gaëlle, celle qui a élevé cinq enfants dont deux adoptés, tout en passionnant ses élèves de collège pour le latin - il faut le faire! C’est peut-être ce charisme tranquille, cette simplicité lumineuse qu’elles partagent. Elle m’a parlé de sa maison de famille à Ploumanac’h, où elle envisage de déménager. J’y suis déjà allée en vacances avec mes parents, il y a des années, bien avant le vote du Village préféré des Français. J’avais adoré.

- C’est un endroit magique, lui ai-je dit. Elle a souri.

A mon tour, je lui ai parlé de la ferme de Papi, dans les Monts d’Arrée. Le grand menhir en haut de la colline où j’allais jouer avec mon frère et ma soeur; les virées en tracteur, la moisson, les vaches, qui me manquent. C’est là que Julia m’a appris qu’il y avait une ferme juste à côté de l’auberge. De là où nous étions, on ne voyait pas le bâtiment de la ferme mais on pouvait apercevoir les vaches qui partaient une à une au pâturage après la traite. Des montbéliardes. Je crois que j’irai y faire un tour cet après-midi ou demain.

Je ne sais pas si c’est la balade matinale ou la conversation avec Julia, mais en remontant dans ma chambre j’avais le moral au beau fixe! Je me suis surprise à adresser un grand sourire à mon voisin de palier, le type de la chambre 19. Il a de grosses lunettes et l’air inquiet, un peu sur le qui-vive. Il a sursauté quand je lui ai dit bonjour. Je devrais peut-être l’adresser à Julia pour qu’elle le requinque, tiens!

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