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June East

Chambre 17

Dans le rétro...

Le couloir du second étage de l’auberge était désert à sept heures ce matin. Une chance, personne pour me voir quitter la chambre 16 vêtue d’une simple chemise blanche trop grande pour moi, mes fringues de la veille sous le bras. Quelques pas et j’ouvrais ma porte. J’ai rassemblé mes affaires qui trainaient pour les jeter dans ma valise avant de prendre une douche. Les jets puissants d’eau chaude, comme un massage sur un corps qui a pris plaisir à être malmené. « Il cache bien son jeu, le Javot », pensais-je en me savonnant. À la dernière minute, je me suis ravisée. J’ai décidé que voyager en jean-basket et sa chemise, les pans noués à la taille, serait plus confortable. J’ai rangé la robe initialement prévue dans la valise. Claquer la porte de la 17 derrière moi. Il dormait encore, aller lui voler un dernier baiser aurait été cruel. Il a tellement insisté pour que je reste. M’imaginer rendre ma clé à la réception semblait lui arracher le cœur. Comme s’il y avait quelque chose à redouter. J’ai pris l’ascenseur.


Jeanne Lalochère s’affairait déjà derrière le comptoir. Pour une fois, elle avait ses longs cheveux bruns attachés et les traits fins de son visage en étaient révélés. Son franc sourire en m’accueillant lui donnait tout le charme d’une Nathalie Portman. En un peu plus jeune. Et plus petite aussi peut-être.

— Alors, voilà, vous nous quittez, mademoiselle East ?
— Les bonnes choses ont toujours une fin, il parait.
— Votre chambre n’est pas réservée de la semaine. Si vous souhaitez prolonger votre séjour… Si par hasard quelque chose ou même quelqu’un vous retenait dans la région…
— Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi, répondis-je amusée. Vous avez fait de cette auberge un magnifique écrin pour y vivre de bons moments, alors en effet, je reviendrai un jour peut-être. Qui sait…
— Vous serez la bienvenue. Ah j’allais oublier, monsieur Javot a déposé ce pli ici. Il a écrit « à remettre à Mlle June West ». West, East, East West… Il m’avait l’air un brin déboussolé ce brave homme. On a eu un orage, il aurait pris la foudre que ça ne m’étonnerait pas. Bref, je présume qu’elle vous revient. La voici.

Mon rire a résonné dans tout le rez-de-chaussée. Ah mais vraiment, cette Lalochère !

— Merci. Oula, c’est bien épais ! Ça va me faire de la lecture pour tout le voyage… Ah, oui, une dernière chose. Je vous confie à mon tour cette enveloppe. Je n’ai pas eu le temps hier de faire le tour du personnel. S’ils n’ont pas de tirelire commune, je vous laisse le soin de répartir ces quelques billets.
— Je vous remercie pour eux et vous souhaite un agréable retour à Paris, mademoiselle Hell. Au plaisir. Je crois que Gaston vous attend sur le parking.

Message de connivence reçu cinq sur cinq. Finaude en plus la Jeanne Lalochère, on ne peut vraiment rien lui cacher. Je tenais à lui remettre cette enveloppe. Aucune idée de ce qu’on dira d’Élisa Hell ici après le scandale des photos, mais hors de question qu’on la décrive comme une radine qui ne sait pas tiper.

La vérité derrière mon souhait de partir résidait surtout dans mon incapacité à faire face à Éric le jour de la sortie d’Entrevue. Rien de mieux que la distance pour cacher sa honte et quatre cent cinquante kilomètres ne seraient pas de trop. J’avais pourtant juré de ne jamais coucher avec un réalisateur. Tellement cliché. Epic fail ! En même temps, j’ai connu des fails plus désagréables.


Gaston astiquait au chiffon son véhicule tout en sifflant mélodieusement. Il m’accueillit avec toute la classe d’un chauffeur de maître, ce qui faisait un délicieux contraste avec son apparence de gars du terroir. Il était indéniablement de ces hommes à l’œil pétillant dont on peut lire le bon fond sur le visage. D’une main le gaillard souleva ma lourde valise pour la ranger dans le coffre, puis il ouvrit la portière sur la grande banquette arrière.

— Si vous voulez bien prendre place, mademoiselle East… Pas de changement ? Toujours la gare de Bourg-en-Bresse ?
— Merci, oui. Pas de changement.

S’assurant que j’étais bien installée, il referma la porte.

— Alors en route ! Pas d’embouteillage à cette heure ici. Vous serez largement à l’heure pour votre train. Il y a une radio qui vous plairait ?
— Non, je vais écrire.
— Vous avez une tablette que vous pouvez rabattre, juste derrière le dossier passager. Ce sera plus commode.
— Oh, parfait… Je vous ai entendu siffler sur le parking. Vous avez là un joli talent.
— Ça, j’ai appris tout minot. C’est l’instrument de musique des poètes, vous savez ?
— N’y voyez aucune obligation, mais si le cœur vous en dit, ne vous privez surtout pas !

Gaston ne se fit pas prier une seconde de plus et prit une profonde inspiration. Dès les premières notes, je reconnus Don’t Worry Be Happy de Bobby McFerrin. Il me vit lui sourire dans le rétroviseur et me répondit d’un clin d’œil.

J’ai sorti de mon sac le carnet dans lequel je gribouille depuis trois semaines pour y consigner cette dernière matinée. Voilà qui est fait. Ou presque.

Que de changements depuis mon arrivée. Des espoirs, des déceptions, des rencontres, des émotions, de nouveaux espoirs. Lancée sur sa route, la Skoda traverse la forêt à vive allure. Des ombres se forment au-delà de la lisière. Je m’amuse à y retrouver les silhouettes croisées durant mon séjour. Ici, celle de Paul Dindon, mon gentleman-sauveur féru des eighties avec lequel je suis allée prendre un verre à Pollox. Je dois toujours avoir son email, je lui enverrai un mot à l’occasion, ça le distraira certainement d’apprendre qu’une starlette sans permis a conduit sa BM. Là, celle d’Anna Fox, ma petite renarde mutine. Puisse-t-elle conserver son innocence et son magnétisme le plus longtemps possible. Et ici, la moustache de Léandre, si seulement il savait à quel point je lui suis redevable. Ah non, ce serait plutôt mon premier voisin, celui qui redoutait tellement que je le confonde avec une moufette. Et là, tout raide, le profil un peu coincé de Vergnes qui s’est pris les pieds dans mon grain de folie. Le pauvre, en même temps, ça ne lui a pas fait de mal. Ici encore, l’ombre de Lucien le veilleur qui tisse des échelles de volutes de fumée vers les étoiles. Bim, bam, là je devinais celle de l’explosive Natou, quel numéro cette gamine. Celle-ci on dirait bien…

Gaston klaxonne. « Hé ! Il est pas fêlé celui-là de marcher du mauvais côté ? Il a envie de se faire renverser ou bien ? ». Je me retourne et je reconnais le ténébreux Nicolas Duvauchelle du bar de Pollox…

La sonnerie de l’iPhone me tire d’un flashback torride.

Un SMS d’Éric !

De Gabin :
Humphrey bien un remake de ma dernière journée avec Lauren.
Imagine que je siffle là.
Tu m’appelles quand tu arrives à Paris, s’il te plait ?
Kiss.

Aaaw ! L’allusion est limpide. On n’a pas quitté la chambre de tout le lundi. Vivre d’amour et d’eau fraîche. Et de discussions cinéma aussi !

Je répondrai à son SMS une fois arrivée à Bourg-en-Bresse. Après le coup de fil à Isaac. Ah, non. Lui, en fait, je ne vais pas lui téléphoner. La mauvaise nouvelle, je vais lui délivrer en personne, face à face et de vive voix ! Chacun son tour. Bye bye Isaac. Hello Pollux !

Du coup, je réponds à Éric.

De Morgan :
Ne cherche pas ta chemise. Je suis dedans.
Regarde bien autour de toi. Il se pourrait que tu trouves quelque chose à moi ;-)
Je t’appelle à peine j’arrive.
Kiss.

Avant de refermer ce carnet, je constate la disparition de la carte postale qui me servait de signet. Elle aurait glissé quand j’ai fait mes bagages ce matin ? Dommage, je tenais à cette photographie de la Salle Mae West du Musée Dalí. Peu importe après tout. Cette page appartient au passé et est tournée. L’avenir n’attend jamais longtemps. Autant courir vite vers lui.

“Keep a diary and one day it’ll keep you”. Mae.

J’avise l’enveloppe d’Éric qui dépasse de mon sac. Je fais durer le plaisir. Tant que je ne l’ouvre pas, son contenu peut aussi bien m’enchanter que me peiner. Je mise sur le premier. Je sais déjà qu’à peine le train parti, je me ruerai sauvagement sur elle.

Mon chauffeur-pinson siffle toujours. J’essaye de me joindre à lui. Il se retourne et sourit. Il se moque un peu aussi, je suis loin d’avoir son niveau. Dans son rétro, je vois un nuage de poussière ocre qui cyclone derrière la Skoda. Certainement la terre de cette route de campagne soulevée par les pneus. Il accélère.

Fondu au noir.

 


Mae West Room au Musée Dali de Figueres. La photo représente une illusion du visage de l'actrice avec les rideaux pour ses cheveux, deux cadres pour ses yeux et du mobilier pour sa bouche et son nez

Mae West Room au Salvador Dalí Theater-Museum de Figueres en Espagne
Photographie de Pako Campo

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