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Lucien Durand

veilleur de nuit

Loulou darling

Un petit Lulu, juin 2020
Un petit Lulu - Anton Nosik / CC BY

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été Lulu. D’abord pour mes parents, qui m’avaient eu sur le tard, comme on disait à l’époque quand un polichinelle sortait de son tiroir passés les quinze ans de mariage. Ça faisait des années qu’ils y mettaient tout leur cœur, que maman pleurait le soir, et que papa tournait dans la cuisine, désemparé, se demandant ce qu’il avait bien pu faire pour mériter cette absence d’enfant. Ils avaient vu des docteurs, des charlatans, des rebouteux, une ou deux sorcières, un mage barbu, et fait tous les pélerinages recommandés par le curé. Alors quand je suis enfin arrivé, sans qu’on sache vraiment ce qui avait permis ce miracle, ils n’ont eu qu’à dépoussiérer ma chambre, qui m’attendait bien proprette depuis toujours, avec son petit lit fabriqué par grand-papa avant qu’il ne passe l’arme à gauche, et des rideaux juste comme il fallait pour se marier avec le papier peint, et des jouets pour tous les âges que j’allais avoir un jour, alignés comme à la parade sur les étagères qui couvraient les murs.

Et papa m’a appelé tout de suite Lulu, et maman l’a imité, et toute la famille émerveillée par ce petit enfant de l’amour en a fait de même. Et les copains et les copines à l’école ont suivi, et ça a continué au collège, durant mon apprentissage, et enfin au travail. Pour tout ce monde j’étais Lulu, et Lucien seulement pour mes professeurs, mes patrons, l’état civil et de manière plus générale pour les emmerdes.


Mais il y a eu une parenthèse, à l’âge de vingt ans, où je n’étais plus Lulu. Ou plutôt j’étais toujours Lulu pour tout le monde, sauf pour l’étoile filante qui a mangé tout mon cœur et mes tripes en une si courte et merveilleuse année, une année qui allait faire de moi par la suite un autre bonhomme, une année à la fois immensément joyeuse et tragique, pleine d’évènements dont le dernier allait me laisser sur le carreau, sonné comme un boxeur qui perd le combat au quinzième round après avoir pris tous les coups qu’il pouvait encaisser.

Elle s’appelait Mary, mais je le prononçais Marie, à la française, et elle prononçait mon prénom Loulou, à l’anglaise, parce qu’elle venait de là-bas, de l’autre côté de la mer, où les gens conduisent du mauvais côté et savent se moquer des autres en faisant croire qu’ils se moquent d’eux-mêmes. Sacrés hypocrites ! Mary était fille au pair pour la patronne d’un petit hôtel de la côte normande où je faisais mes premières armes comme réceptionniste. Elle étudiait la littérature et la poésie à Cambridge, et c’est d’elle que m’est venu l’amour des mots bien tournés et des belles histoires même si elles sont tristes, un goût qui ne m’a jamais quitté par la suite, un reste de nos nuits passionnées où nous déclamions chacun des vers dans notre langue entre deux parties de jambes en l’air.

L’été arrivant, Mary a dû repartir pour son pays, et je l’ai suivie, pas sur un coup de tête mais parce que je ne pouvais imaginer rester loin d’elle, elle m’importait trop pour que je laisse filer ma chance. Et voilà mon “Loulou Darling”, comme elle m’appelait, qui débarque dans cette charmante campagne de l’East Anglia, où les pelouses sont taillées au coupe-ongles tous les dimanches, et les barrières repeintes en blanc à chaque printemps. J’ai donc pris un job de barman au pub du village où habitaient ses parents, Saint Neots qu’il s’appelait, et c’est là que j’ai acquis mon anglais d’arrière-cuisine, parce que l’anglais de la campagne n’est pas le Queen’s English qu’on entend à la BBC. Je parle donc, avec un accent parisien, l’anglais du nord-est de l’Angleterre, avec son accent épais et où des tas de consonnes sont avalées et qu’il faut deviner.

Cette année fut heureuse, la plus heureuse de ma vie. Le soir nous imaginions tous les petits Luciens et Luciennes que nous aurions, et qui s’appelleraient tous Lulu, elle y tenait vraiment, et je ne pouvais qu’en rire en l’embrassant et en imaginant l’effroi de mes parents quand nous leur présenterions cette descendance de copies conformes. Et nous continuions nos études, moi d’anatomie comparée et elle de littérature, et nous ne pouvions imaginer d’autre avenir que celui-là, où les Lulus cavaleraient dans une maison remplie de livres et d’essais que Marie aurait écrits, où nous ouvririons un pub-librairie réservé aux amoureux, et où nous vieillirions ensemble dans la félicité, entourés de nos petits lutins.


Et puis Marie a disparu. Vraiment disparu, parole de Lucien. Un soir elle n’est tout simplement pas rentrée, et je ne l’ai jamais revue.

Tout le monde l’a cherchée, les bois, les rivières, les lacs ont été fouillés par des centaines de volontaires avec leurs chiens, j’ai été cuisiné par un Sherlock Holmes venu spécialement de Londres, et avec sa famille nous avons collé sa photo partout dans la région, et tous les journaux locaux en ont parlé. J’étais devenu célèbre, le frenchie désespéré comme ils m’avaient surnommé. Cela n’a pas suffi, tout ce malheur pour ne rien savoir à la fin, ça m’a déglingué les rouages du dedans, et je n’ai plus jamais été le même.

Pendant les vingt années suivantes, j’ai passé tous mes congés en Angleterre, obnubilé par l’idée qu’il fallait continuer, que j’allais la retrouver un jour par hasard, blessée ou amnésique dans un des nombreux asiles que je visitais avec une photo d’elle, et où je passais de plus en plus pour un de leurs futurs pensionnaires. Je lisais les archives de tous les journaux, tous les tabloïds, tous les magazines, rattrapant à chaque séjour une année de retard sur les faits divers. Les jours les plus sombres, j’imaginais un appel de la police, m’apprenant qu’on avait retrouvé son corps dans une carrière, sous les berges d’un fleuve, ou au fond d’une forêt. Tout aurait été mieux que de ne pas savoir.

Je n’y vais plus maintenant, et j’ai l’impression d’avoir abandonné Mary. Je bois pour oublier, et n’y arrive pas souvent.

Je n’ai jamais été entendu dans mes prières, peut-être parce que je ne croyais pas à cet ami imaginaire qui soutient les fidèles d’un dieu ou d’un autre.

Voilà pourquoi il n’y a jamais eu de petits Lulus, pas plus que de Madame Lulu, parce que je n’ai jamais pu faire ce deuil, parce qu’à chaque fois qu’une donzelle avait des vues sur moi je reculais, imaginant la réprobation de Mary, me disant qu’un jour elle allait me revenir. Et j’ai usé la patience de toutes mes prétendantes, qui finissaient toujours par me qualifier de vieux garçon indécrottable et passaient leur chemin. Que d’occasions ratées, qui me font aujourd’hui penser aux derniers vers de ce magnifique poème, Les Passantes, d’Antoine Pol, que Georges Brassens avait si bien mis en musique :

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir

Cette nuit, j’en étais encore là à tourner cette histoire en rond dans ma tête comme je le fais depuis si longtemps, trop longtemps, tentant de lire mais sans arriver à tourner les pages, perdu dans mes souvenirs.

Et puis Gaston est arrivé pour taper la discute, et j’étais si heureux de sortir de cette obsession que je n’ai pu que le rembarrer un tout petit peu, pour le principe, pour jouer avec lui mon personnage.

Il ne s’est pas laissé faire, et comme il avait amené de quoi boire un coup, j’ai capitulé et nous avons enchaîné dans la cuisine. Ce garçon a l’âge d’être mon fils, ai-je pensé par la suite, et j’en aurais été fier de ce petit Lulu qui en a bien plus dans le crâne qu’il n’en laisse paraître. Il a l’air aussi d’en avoir bavé, et d’avoir fait la paix avec ça, pas comme moi.

Mais je ne lui en ai rien dit, bien sûr, et nous avons passé un bon moment ensemble, à parler de l’auberge et de ses clients, et de mon renard, et il m’a aussi mis en garde contre les bavardage de Madame Grolleix sur les gens du village. J’ai retenu le conseil.

Quelquefois, mon Lulu, suffit d’avoir un ami pour oublier les mauvais jours, qui attendent tapis dans l’ombre de la nuit.

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