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Irène-Aimée de Lavernhe

Chambre 20

Une lettre surprenante

Ma photo de crottes de renard sur la boucle WhatsApp familiale n’a pas fini de faire parler d’elle. J’avais beau avoir prévenu que je serais bien plus silencieuse que d’habitude, ça n’a pas raté, mes chers frères et sœurs m’ont inondée de messages pour tout savoir de l’auberge, de mes occupations, des autres pensionnaires. Au bout de six jours, j’ai fini par craquer. L’occasion était trop belle. Le syndicat d’initiative organise régulièrement des sorties et la première du séjour était organisée hier soir. C’était exactement ce qu’il me fallait pour m’aérer l’esprit entre mes livres de philosophie arabe et l’exploration des cartons de Lucille : de la marche, du grand air et du silence. Il risquait de faire froid, nous avait-on prévenus. Cela m’allait. Je ne supporte pas la chaleur et l’été n’est jamais aussi agréable qu’à la montagne ou sur quelques plages soigneusement choisies. Nous étions un petit groupe de l’auberge à nous rendre au point de rendez-vous, soigneusement entassés dans le mini-van de Jeanne Lalochère, la patronne. Je n’ai pas parlé du trajet, ni à l’aller ni au retour. Mais j’ai profité de la soirée et n’ai rien perdu des explications du guide, y compris celles sur les empreintes et traces variées d’animaux. C’est là que nous avons vu la crotte de renard. Enfin quelque chose à envoyer à la famille qui sorte du SMS convenu - et convenable.

Au bout de trois jours, j’avais pris mes marques à l’auberge. Les menus concoctés par la patronne m’avaient vite fait comprendre qu’il allait falloir que je me surveille, ou que je fasse de l’exercice quotidien. Le burger comtois-mousse au chocolat est certes une combinaison sympathique. Elle pourrait malgré tout finir par peser sur l’estomac et j’avais d’autres projets que de passer un mois à faire de l’exercice physique. Heureusement qu’il y a des salades sur la carte. Je ne sais pas ce que choisissent les autres occupants de l’auberge. À part Calliste, que je n’ai pas osé aller revoir, je ne les connais pas. Jeudi soir, je me sentais suffisamment détendue, rassasiée par le repas mais pas écœurée, pour ouvrir les cartons. Je ne savais pas par où commencer. Un souvenir de cours m’est revenu : « avant d’aller dans le détail d’archives inconnues, commencez par établir un inventaire ». C’est là que les carnets disposés par Jeanne Lalochère pour nous accueillir allaient m’être utiles. Le tri des deux cartons n’a pas été long. Il y avait des pochettes ordonnées et des documents dispersés ressemblant à des échanges de correspondance. Ce qui n’était pas trié, je l’ai mis de côté pour l’instant. J’ai pu rapidement isoler des liasses étiquetées « papiers de famille », des enveloppes remplies de photos et des albums-photos. Que savais-je de la famille de maman ? À vrai dire, pas grand-chose. Guy et Françoise de Morand, mes grands-parents, avaient eu cinq enfants. Ils avaient tous deux des frères et sœurs, dont j’avais parfois entendu parler, et je savais que leurs parents s’appelaient Edmond et Marcelle, Charles et Louise-Marie. Leurs métiers m’étaient inconnus et je n’avais vu aucune image d’eux. Heureusement, une main secourable avait annoté et tenté de dater les images du premier album-photo. Grâce à ce passeur de souvenirs, j’ai pu découvrir mon grand-père Guy bébé sur les genoux d’Edmond, fier comme Artaban d’avoir un héritier pour transmettre son nom de famille, faire la connaissance d’adorables petits Luc, Pierre et Jacques, voir à quoi ressemblait une mariée dans les années 1920. Les petits carnets se sont noircis de tentatives d’arbres généalogiques.

Quelles bêtes pouvaient bien peupler les forêts de ce coin de Jura ? La question m’a occupée une partie de la journée de vendredi. Même si je n’avais rien découvert de surprenant jeudi soir, j’avais besoin d’une pause pour assimiler tous les noms appris et soigneusement consignés. La balade nocturne constituerait une aération bienvenue. J’ai eu la réponse à mes interrogations faunistiques par la bouche d’une demoiselle d’une dizaine d’années. Adèle, la fille de la patronne. Il se pourrait que je m’entende bien avec elle, et pas uniquement parce qu’elle contraste avec ce que quelques personnes de ma famille ont tenté de faire de leurs filles. Elle est futée, bavarde, dégourdie. Une gamine pleine de vie et d’entrain, en somme. C’est elle qui m’a appris qu’il y avait des hiboux moyen-duc dans les forêts. Un peu novice en la matière, je ne m’attendais pas à les entendre chanter. Et bien si. Le guide nous a précisé que des couples nichaient dans le coin, ainsi que d’autres oiseaux dont je n’ai pas retenu le nom. et que c’étaient les jeunes de l’année que nous entendions. « Si vous sortez le soir autour de l’auberge, vous pourrez en entendre. » Je retenterai l’expérience pendant le séjour. J’en aurai probablement besoin pour décompresser un peu.

En rentrant hier soir, même s’il était tard, j’avais pensé avoir un peu de temps pour replonger dans les cartons. Cette fois-ci, la correspondance familiale m’intéressait plus que les photos. Je ne suis pas allée loin, car j’ai vite compris que si l’ensemble des deux cartons était à l’avenant, il allait me falloir de la liqueur après chaque plongée dans le passé familial. La première lettre était datée de 1989. C’est la seule que j’ai eu la force de lire.

Mon cher Guy, ma chère Françoise,

Daniel a bien reçu votre réponse à sa lettre. Il ne souhaite pas vous répondre lui-même. Aussi l’affection que je vous porte me fait-elle prendre la plume. L’annonce des fiançailles de Dominique avec Pierre-Louis de Lavernhe remue de douloureux souvenirs dans l’esprit de Daniel. Il ne comprend pas comment Françoise et toi, héritiers des Morand, avez pu passer outre le souvenir de Maximilien de Lavernhe et accepter que votre fille épouse un de ses descendants. Il ne cesse de tonner que nos ancêtres nous obligent. J’ai tente de lui expliquer que les enfants ne devaient pas expier les fautes de leurs parents. Daniel est néanmoins décidé à ne plus recevoir ta fille si elle persiste à épouser Pierre-Louis de Lavernhe. Je ne puis l’en dissuader. Tout ce dont je peux vous assurer est que je ne partage pas sa rancœur. Il me sera malgré tout difficile d’assister au mariage, pour des raisons que vous concevez aisément.

Geneviève

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