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Malia Walander

Chambre 14

Dans ma main crispée coule encore le jus des myrtilles

Cinq heures du matin.

En peu de temps, le paysage a changé.
La nuit recule et laisse aux frondaisons l’apparence des plus antiques dentelles.
Le ciel transparent est parcouru de flèches : les martinets. Quelques becs claquent dans les aulnes. Froissements de plumes. Bruissements dans les joncs.

Sur le dos, comme inerte, je glisse lentement sur l’eau du lac.
Sensible à ses courants.
Jouant l’indifférence.

Fraîcheur aurorale.

En partance pour les roseaux.
Dérive possible vers les trois barques et le ponton. A cet instant, feuille de nénuphar détachée de sa tige, élément du lac, sans grande importance.



Le poids de ma vie, pas plus lourd que celui de la bécasse qui niche au creux du talus.
N’excédant pas celui de la libellule.
Aeschne des planches du dico.

Qui est Malia ?

Malia la travailleuse

Malia la solitaire

Malia apparemment sans souci.

Malia n’existe pas.

Il y a juste moi, moi… vivante dans l’onde
regagnant la rive.



Gravier foulé

Le sable

Hors de l’eau, l’air vif surprend.
Peau grainée.
Haletant.
Vite. Besace.
Serviette.
Réchauffer les seins.
Frictionner le dos.
Dents qui claquent. Cheveux gorgés d’eau, les essorer et les rouler en un chignon bas. Frictionner encore. Respirer pour décélérer.
S’appuyer contre le rocher inondé du premier soleil.
Fermer les yeux. Caresser de l’épaule sa joue. Soupirer. Le cœur retrouve sa rythmique anodine.




Détail
Des gendarmes, tout près, poursuivent un parcours sinueux.

Masques rouges de l’enfance.




Réchauffée, je me lève, abandonne la serviette
et enfile par le haut mon jupon. Serrer le cordon, blouse relevée entre les dents.

Se rasseoir et extraire de la pochette du sac les allumettes. Une queue d’ail au bec.

Etincelle.

Me voilà crapotant au soleil de l’ail rose, un plaisir sans pareil.
Le potager ici offre à qui en sait la qualité de sacrés joints.

Le sentier herbu est pour moi. Rentrons à l’auberge !
Sur la route, je grappille quelques myrtilles, chouette, ça me rappelle les bleuets au Canada, je meurs de faim. En économise une poignée.
Par jeu, ces baies-là seront pour la première personne que je croiserai ! Justement : derrière le petit portail surgit le livreur, chargé de trois cageots de melons.

Grommelle :

- Qu’elle se pousse si elle peut !

- Bonjour ! J’ai des bleuets pour vous !

Lui, comme à lui-même :

- Elle va me lâcher la grappe, c’te bonne femme ?

Puis,fort, brut de pomme :

- J’en veux pas, d’ses bleuets, elle peut se les garder !

Quel mufle !



Quelques pas sur le gravier, et me voilà sur la terrasse de l’auberge, baignée de lumière. Mme Lalochère et sa petite, qui prennent leur petit-déjeuner là me fixent bizarrement :

La gosse balance :



- C’est à cause que Gaston il t’a mal parlé que t’as fait ça ?

- J’ai fait quoi ?

- Regardez, Malia, votre jupon blanc, il est tout taché…

Dans ma main crispée coule encore le jus des myrtilles.

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