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June East

Chambre 17

Cul de Vache

Trois semaines de ce régime et je vais enfin retrouver les petites rondeurs que j’aimais tant. Apéritif et grignotage à la planche, entrée, plat ET dessert. J’ai fait bombance hier soir. Il y avait de la Pôchouse au menu. Rien que pour ce nom trop mignon, il fallait que je goûte. Une chance que j’apprecie le poisson, les pommes de terre et le vin blanc. Pour finir, j’ai craqué sur les beignets à la crème anglaise avec de la glace. Un délice. J’entends déjà Isaac pester. « Nanani, t’as vu le cul de vache que tu t’es fait dans le Jura ? Nanana, tu choisiras ton corps quand tu auras eu ton César. D’ici là, ceinture ! ». Agent, psy… et tortionnaire. Tout ça pour la modique somme de dix pour cent de mes cachets.

Ils m’ont certainement prise pour une allumeuse ou une folle dans la salle du restaurant. Espérant retrouver et remercier mon Dindon Gentleman de la veille, je faisais de grands sourires à tous les hommes seuls qui passaient dans mon champ de vision. Aucun d’eux ne s’est manifesté. Foutue amnésie. Rien à faire, incapable de me souvenir de son visage. Bref, après ce festin, impossible de m’assoir pour reprendre ce journal. Je me suis avachie sur le lit devant la tablette et Netflix.


Bien évidemment, en m’endormant à minuit, j’avais les yeux grands ouverts dès potron-minet. Alors en attendant d’aller me jeter sur les viennoiseries du buffet, je me suis installée au balcon, avec sur la table, une tasse de thé, la bouilloire et ce cahier que je griffonne. Ah oui, ça y est, j’ai eu du mobilier. Un grand moment d’anthologie.

Il y avait un homme à la réception. Je n’aime pas regarder les fonctions sur les badges, j’ai trop souffert à l’époque où j’en portais un qui titrait « Hôtesse de Caisse ». Certainement le souvenir des clients qui s’adressent à vous avec mépris après avoir lu un emploi subalterne. Histoire de ne pas jouer la diva qui fait son caprice de star, me voilà à multiplier les formules de politesse. Je tente de justifier ma demande le plus aimablement, en incluant des si-ce-n’est-pas-trop-de-dérangement et autres tournures du même ordre. Tout ça pour avoir une petite table pour le balcon. Et plus je parle, plus je vois son sourire s’élargir, il attendait désespérément que je me taise pour pouvoir en placer une. « Dans le placard d’entrée de la chambre, vous trouverez un guéridon pliable en bois et sa chaise. Autre chose, mademoiselle East ? ». Clair et concis. Prends-en de la graine, ma fille ! J’ai bredouillé un remerciement en m’éloignant en marche arrière. On parie que j’étais rouge de honte ?


Tiens, il y a du bruit sur le balcon de dessous. Je me penche discrètement pour regarder ? Allez.

Curiosité satisfaite. Le pensionnaire du premier est déjà debout, torse nu, tranquille à s’étirer au grand air vivifiant du petit matin. Blond, joliment musclé. Certainement un randonneur. Bogosse, un peu dans le genre Brad Pitt période Thelma et Louise. Un peu jeune pour moi peut-être. Il doit faire tourner la tête à toutes les femmes du coin. J’espère qu’il ne m’a pas grillée.

Mon voisin de gauche est d’un tout autre style. Également d’allure sportive, mais plus âgé… et plus habillé aussi. La première fois que je l’ai croisé, il entrait dans sa chambre et une odeur indéfinissable empestait. Je l’ai revu hier en fin de journée, tout sourire, et parfumé avec excès. Le pauvre, il a dû craindre que je le soupçonne de manquer d’hygiène et sera tombé dans le flacon. Amusant. Il semble aimable et bon vivant.

Rien à voir avec le gugusse dans le patio qui a essayé de me refourguer je-ne-sais-quel contrat. Je te l’ai envoyé se faire frire les miches d’un « Je suis inscrite sur bloctel, merci de ne pas me démarcher » tout en me sauvant quatre à quatre sur la pointe des talons. Ça l’a fumé net, le gars.

J’aime bien les hôtels. On y croise toujours une galerie de personnages rocambolesques. Pour nous, c’est du pain béni, de la nourriture pour enrichir notre jeu.

D’ailleurs, le jour où j’ai un rôle à la Sarah Bernard, il faudra que je m’inspire de cette femme qui s’est effondrée l’autre soir dans le restaurant. Tout y était, le regard, le souffle. Elle m’a fait de la peine tellement c’était poignant. J’espère qu’elle ira mieux si je la revois. Sinon je pourrais toujours compléter ma fiche pour ce style de rôle.


Il est quelle heure là ? Je commence à avoir la dalle. Le grand air des montagnes me donne une de ces fringales. Dans le fond ce n’est pas plus mal qu’il n’y ait pas de bar dans cet établissement. Pour prendre un verre, il faut se rendre au village d’à côté. Trois bornes aller, trois bornes retour. Et hop, on élimine les calories. Tu vois, Isaac, je compense. Je ne suis pas la seule d’ailleurs. En plus des habitants du coin, je crois bien y avoir reconnu de nombreuses têtes de l’auberge.

Le barman m’a gentiment ri au nez quand j’ai commandé un Campari Spritz. Il m’a proposé d’essayer le Vert Sapin, une liqueur de la région à base, comme son nom l’indique, de sapin. Pas mauvais. Si ça se trouve, c’est un truc qu’ils refilent aux touristes en se gaussant sous cape. Je me demande si on en vend à Paris.

“I generally avoid temptation unless I can’t resist it”. Mae.


Je viens de recevoir un SMS d’Isaac : « Bonne nouvelle. J’en saurai plus d’ici la fin de la semaine. Suis sur un tournage en Suisse, je tente de faire un crochet dimanche à l’auberge en rentrant sur Paris. Bisou ma belle » accompagné de l’émoji bouteille de champagne. Il a eu un retour du Casting Director. Oh que je suis impatiente. Je vais mettre le bémol sur les viennoiseries. Mae West avait une grande gueule, mais pas un cul de vache.

Changement de programme. D’abord un petit footing autour du lac, puis une douche. Ensuite je me déniche un coin agréable et je poursuis l’apprentissage du texte. Je place de suite l’iPad sur son chargeur, le scénario se trouve dessus.

Les oiseaux chantent, la journée va être belle.

“I didn’t discover curves. I only uncovered them”. Mae.

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