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June East

Chambre 17

Sur les bons conseils d’Isaac

Sympa ce cahier et ce stylo laissés dans la chambre par l’aubergiste. Depuis le temps qu’Isaac insiste pour que je tienne un journal, c’est l’occasion de m’y mettre. Isaac est mon agent. Et un agent pour une actrice, c’est comme un psy pour une névrosée. Pas surprenant que je l’appelle Prosaac. Je l’entends encore m’ordonner de fuir Paris où je devenais dingue, de me mettre au vert quelque temps dans le Jura. Sérieux quoi, dans le Jura ! T’aurais vu ma tête dans le taxi depuis Bourg-en-Bresse. Je devais décliner au fur et à mesure que la civilisation s’éloignait : un bon dans le passé, une retraite à Jura-ssic Park. Après le dernier village, il m’a déposé devant l’auberge. Trop mignonne au milieu de cette verdure, ces sapins, sans oublier le lac juste à côté où nageaient les rayons timides du soleil entre deux averses. Tout simplement magique. Je suis restée cinq minutes à admirer le cadre avant d’entrer.

Une femme enturbannée et son compagnon s’apprêtaient à sortir en balade quand j’ai traversé le hall. Je n’avais vu de couple aussi atypique depuis un bail. Elle, toute frêle, lui vraiment musculeux. Niveau carrure, ils auraient pu être incarnés par Sylvie Testud et Franck Gastambide. Avec quelques heures au maquillage pour leur donner un coup de vieux. Et des cheveux ! Enfin, à Gastambide surtout. Pour Testud, faudra voir cette brindille sans son turban. Occupés qu’ils étaient à se bécoter, c’est à peine s’ils ont noté ma présence. Ils suintaient d’amour de partout. C’était mignon tout plein. Comme quoi, avec l’âge, on semble s’accorder plus facilement des disparités physiques.

Et la réceptionniste n’a pas tiqué quand elle a lu Elisa Hell sur ma carte d’identité alors que je venais de lui dire que j’avais une réservation au nom de June East. À peine un haussement de sourcil. Okay, je veux de la tranquillité et rester incognito, mais bon, pas même un clin d’œil complice « je sais qui vous êtes, mais soyez tranquille je ferai comme si ». Juste « Bienvenue, vous aurez la chambre 17, Je vous souhaite un agréable séjour parmi nous, mademoiselle East ». Aimable, mais limite vexant pour le coup. Certes je n’ai pas la filmographie de Cotillard. J’ai la filmo de personne de connu d’ailleurs. Seulement un grand second rôle dans un petit film et douze mille figurations. Elle ne doit pas être très cinéphile. C’était bien la peine de monter les marches à Cannes l’année dernière. Je la soupçonne d’être aussi la propriétaire de l’auberge. Elle mettait vraiment beaucoup d’amour à me présenter les lieux. Trop pour une simple employée. Elle peut être fière, son hôtel a la classe. Même si on est loin du Ritz. En même temps, je n’aurais pas eu les moyens du Ritz. Maintenant que j’y pense, je n’ai pas aperçu de bar dans le salon. Faudra que je demande pour mon Campari Spritz. La chambre est belle, spacieuse et lumineuse. Le grand lit semble confortable, les draps sont propres. Pas de mouton en dessous. Un balcon avec une vue agréable sur la forêt. J’aurais préféré sur le lac, dommage.

Hier dans l’agitation parisienne et aujourd’hui dans le calme absolu des montagnes. Quel silence ! J’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de clients, je vais être peinarde. Prosaac a peut-être raison : ce break est ce qu’il me fallait.

Pendant que j’inspectais la salle de bain, je suis passée devant le miroir. J’ai encore eu un choc. Je ne m’habitue pas à cette nouvelle couleur. Après sept années en blonde, puis platine en avril pour l’audition à Hollywood, la teinture auburn de la semaine dernière était osée. Je ne pouvais pas rester avec la tête de Mae West plus longtemps. Trop déprimant si je n’ai pas le rôle. Je dis encore si. Je dois toujours y croire. Deux mois que j’ai passé les essais, ils pourraient me répondre tout de même. C’est jeudi ou vendredi que j’ai essayé de joindre le Casting Director ? Je vais envoyer un sms à Isaac pour qu’il se rencarde. Il va trouver étrange que je ne le facetime pas comme d’hab’. Avec un wifi en rade et une 3G de piètre qualité, ça ne passera jamais. Ces reflets auburn sont fort rouges tout de même. En même temps, ça va bien avec ma lingerie noire. Mince, je crois que j’ai oublié les mousses Push-Up à Paris. Adieu l’illusion du bonnet F !

Rhaaa, mais c’est quoi cette odeur ? Elle semble venir d’à côté. Ils ont accueilli une moufette la semaine dernière dans la chambre voisine ou bien ?

Oh, mon dos ! Je suis assise comme une pauvresse sur le sol du balcon en train de griffonner ce cahier. J’aurais dû prendre une chaise de la chambre. Faudra que je demande une petite table ronde genre guéridon à la réception, ce sera plus confort pour écrire. Il est temps d’aller visiter le coin. Ce lac m’attire. Peut-être que si la température monte d’ici la fin du mois je pourrai m’y baigner. Je vais prendre la biographie de miss West, on ne sait jamais, si je trouve un endroit bucolique où lire. Et s’il se remet à pleuvoir, j’irai squatter la véranda. Je me change ou j’y vais en jean-basket ?

“It is better to be looked over than overlooked”. Mae.

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