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Gaston Gumowski

chauffeur-livreur

C'était quoi la question, déjà ?

T’es à la bourre, fils ! Il faudrait que tu penses à y mettre un peu du tien, tout de même… Et. Voilà. Ça n’a pas loupé.

Comme chaque année à la même date, j’y ai eu droit. Quel bourricot, le père Gumowski. Quand il a une idée en tête, il ne l’a pas au cul. Ça ne devrait plus me surprendre, depuis le temps. Ça fait régulièrement des étincelles entre nous depuis que je suis ado. Mais, là, vraiment, je pensais qu’il finirait par me lâcher la grappe avec ses histoires de descendance. Qu’il se ferait une raison, qu’il admettrait que je ne suis pas fait pour la vie de couple et encore moins pour me retrouver à la tête d’un troupeau de marmots brailleurs. Alors, oui : j’aime bien les enfants. Mais CEUX DES AUTRES, putain. Ceux des autres. Combien de fois vais-je encore devoir le lui répéter ? Et, bien entendu, il m’a encore réservé l’exclusivité de la toute dernière de ses épitaphes fanfaronnes : Mon fils tire à blanc. Je me rends. Ah. Ah.

Calme-toi et prends un peu ta part, Gaston. Tu as hérité du caractère de ton père, avec une belle plus-value en prime. Ça ne m’empêche de vous aimer tous les deux. Et pourtant, Dieu sait que vous m’épuisez ! Merci, maman. Moi aussi, je t’aime. Juste un peu moins dans ces moments-là.

Heureusement, cette année, je suis parvenu à couper court et éviter que ça ne dégénère pour la vingtième fois (je crois, c’est un peu au doigt mouillé, je ne compte plus vraiment) : je leur ai annoncé que les travaux de restauration de l’auberge de feu Blanche étaient terminés, ou presque, à quelques menus détails. Maman était ravie de l’apprendre, m’a assommé de questions auxquelles je ne pouvais pas encore répondre et m’a demandé de lui envoyer des photos à l’occasion. Pépère, lui, s’est contenté de grogner. Sans surprise. Eh oui, mon vieux ! Tes prédictions étaient une nouvelle fois à côté de la plaque. OK : je lui accorde volontiers que ça se présentait plutôt assez mal quand on a vu que le chantier démarrait à l’automne.

On leur donnait jusqu’à fin octobre pour avancer un peu, avant de devoir se retrancher jusqu’à fin février. Pour ensuite revoir le jour en commençant par retaper ce qu’ils avaient à peine entamé avant l’hiver. Mais loué soit ce changement climatique qui n’existerait pas : novembre fût humide, plus que détrempé ; la neige hivernale, anecdotique ; et les périodes de gel, dérisoires. De fait, c’est bien la première année que nous n’avons pas osé aller faire les marioles en voiture sur la glace du lac, avec les potes. La triste fin d’une belle époque. Peut-être celle de mon enfance, me rétorqueraient mes chers parents. Remarque qu’ils ne manqueraient pas de ponctuer par un « Enfin ! » bien sonné et vachard. Je les aime. Je veux dire : je les aime vraiment. Il faudra bien que je parvienne un jour à le leur dire. J’ai sans doute peur qu’ils ne meurent alors foudroyés. Oui, papa : Mon fils s’est décidé à illuminer ma vie. C’est cadeau pour ta collection. Si, si. J’insiste.

Mais revenons-en à l’auberge. C’est étrange de l’avoir vue reprendre des couleurs après de si longs mois sans vie. À la mort de Blanche, on aurait dit qu’un voile d’ombre avait happé les bois et les berges de ce lac pourtant si beau. Correction, donc : étrange et plaisant. Suffisamment pour que je m’y aventure le mois dernier, en quête d’Henri que je savais toujours traîner dans le coin. Il dira bien ce qu’il veut, celui-là, il est pétri d’habitudes. Et depuis que je suis revenu m’installer ici, il n’y en a plus guère que j’ignore. C’est un chouette type, Henri. Têtu, râleur, rêvasseur, un gars tout en circonflexes, quoi. J’aime bien. Ça change tellement des gens graves. Il m’a tout de même bien fait marcher, le bougre, mais j’ai fini par le trouver du côté de la petite plage, comme je m’y attendais un peu. Allongé sur le flanc en pleine contemplation d’un buisson de roseaux, fidèle à lui-même. Son sourire chaleureux quand qu’il m’a lâché un « Salut, gars ! » a suffi à me rassurer sur un point délicat : je ne l’avais pas réveillé.

C’est ce jour-là que j’ai appris que l’auberge allait redémarrer. Dans les environs, nous avions tous parié que l’un ou l’autre de ces Suisses — qui ne sont pas même foutus d’apprécier la beauté de ce qu’ils ont de leur propre côté des montagnes — allait faire main basse sur ce magnifique lopin lacustre et arboré en guise de résidence secondaire. Au passage, cette opinion était notre seul vrai terrain d’entente avec Papa Gum, ces derniers mois. Henri m’a expliqué qu’une petite bonne femme, montée sur ressorts et probablement sous cocktail permanent d’amphét’ et d’hallucinogènes, avait cassé une (très) grosse tirelire qu’elle n’avait peut-être pas. Touché par autant de cran dans un si p’tit morceau, il s’était senti obligé d’être de la partie. Henri, quoi. : -)

Puis, la semaine dernière, c’est lui qui est venu me trouver. Une bouteille de blanc d’Arbois, un saucisson sec, un bloc de langue fumée et un bon demi-kilo de comté affiné à souhait dans sa besace, il s’est installé à l’entrée de la grange dans laquelle je m’évertuais à désenrayer le treuil arrière du vieux Toyota. Il a sorti tranquillement son canif pour préparer quelques tranches de charcuterie et autres lamelles de fromage, avant de s’attaquer à l’ouverture de la bouteille. Au moment de ce « Plop ! » si réjouissant, il s’est décidé à ouvrir la bouche.

— T’irais pas nous chercher des verres et du pain, dis ? Et puis… Ça t’dirait pas de donner un coup de main pour l’auberge ? Avec ce tank-là, par exemple…

J’ai posé la clé à molette, fermé le bidon de dégrippant, et suis parti à la maison me laver les mains et revenir avec la commande de monsieur.

— Là, maintenant ? Tu as un truc à tirer ?
— Nan, couillon. Quand on sera ouvert. Va y avoir pas mal à faire et je ne vais pas toujours pouvoir être au four et au moulin, tu vois. Et puis pour les livraisons et le taxi, faut un autre gars coutumier du coin. Je connais que toi avec les disponibilités nécessaires. Enfin, j’demande juste, pas d’obligation, tu sais bien.
— …
— Et même si tu ne manques pas d’argent, je pense que la petite dame ne sera pas contre payer un peu de ton temps et du mazout pour ton engin glouton et pollueur, à mon avis.
— Je te l’ai déjà dit, Henri, c’est un six cylindres essence
— Ouais, et ? Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « glouton et pollueur » ?
— Très drôle, Henri. Très drôle. Je crains que tu sois possédé par l’esprit tordu de mon père… Dis donc, faudrait peut-être que je la rencontre, cette nouvelle propriétaire, pour en discuter, tu crois pas ?
— Casse pas la tête, tu auras tout le temps de la voir ! Elle rapplique définitivement avant la fin de semaine prochaine. On ouvre le 15 de ce mois.
— …
— J’t’l’avais pas dit ?

Depuis, je me suis strictement tenu au conseil d’Henri : je ne me suis pas cassé la tête. Sauf qu’aujourd’hui, j’arrive comme une fleur devant l’auberge, sans trop savoir ni à qui ni comment me présenter. Sur le plateau, j’ai six cartons de produits d’entretien divers et variés (une palanquée d’entre eux estampillés « bio », ça a dû coûter une blinde, non ?), huit autres de fournitures de bureau (ramettes de papier, toners, carnets, post-it, stylos, classeurs, etc.), et deux grosses caisses réfrigérées (apparemment des légumes frais congelés, des fonds de sauces et des bases pour desserts spécialement mitonnés).

J’ai respecté à la lettre la tournée que m’a transmise Henri ce matin par téléphone et qui m’a mené par monts et par vaux tout l’après-midi. Fait extraordinaire… cet énergumène est pour l’instant introuvable afin de m’aider à décharger, alors qu’il pleut comme vache qui pisse. Pour les caisses réfrigérées, ce n’est pas un problème, j’en fais mon affaire : je me rappelle où sont les cuisines et la chambre froide, ils n’ont pas dû s’aventurer à les déplacer. Pour le reste, ça pourrait peut-être bien terminer entassé devant le comptoir de la réception. Et, à part cette note justement trouvée là au sujet d’un petit-déjeuner d’équipe lundi matin, toujours pas la moindre trace d’une petite dame qui pourrait être Jeanne.

Parlant de Jeanne, j’aurais sans doute mieux fait de m’abstenir d’évoquer son âge supposé lors de la conversation téléphonique de ce midi avec maman. Surtout sachant le père Gum à proximité de l’écouteur et à l’affût de ce que j’allais bien pouvoir raconter pour mon anniversaire. Je sens qu’il n’a pas fini d’être lourd. Tant pis. Je me console comme je peux et, de toute manière, ça me passe un peu au-dessus aujourd’hui.

Normal : je viens d’avoir la réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste.
Comme pour ces cartons, me reste plus qu’à savoir ce que je vais bien pouvoir en faire…

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