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Pétronille Delatour

Chambre 18

Un elfe

Pollox 29 août 10:02

J’ai couru tôt. Mes nuits dans cette auberge raccourcissent à mesure des jours passés. J’ai pris la direction du Village Haut pour changer de tracé.

J’avais planifié 15km aller / retour, puisque le jour se levait à peine, autant en profiter.

Au détour d’un chemin encore dans la pénombre, j’aperçus une silhouette qui semblait danser, très lentement avec une grâce infinie, au beau milieu d’une clairière. Un elfe me dis-je. Elle retenait son geste, précise et souple, exécutait des séquences de mouvements fluides, la respiration calme et régulière. Je stoppai net ma course à une dizaine de mètres et reconnus ma voisine de chambre, celle qui paraissait souffrante au balcon en début de semaine.

Elle portait une sorte de jupe à large plis, et se déplaçait comme un souffle, mue par le vent. J’étais fascinée. Elle conclut sa chorégraphie par une sorte de révérence et s’allongea à même la mousse. Je n’osais bouger, retenant ma respiration. J’allais faire demi-tour lorsqu’elle redressa le buste, me vit et m’adressa un «Bonjour ! » tonique et accueillant.

Je m’avançai

— Bonjour, Pétronille Delatour, j’espère ne pas vous avoir importunée ?

— Pas du tout, la forêt est à tout le monde.

En disant ces mots, elle se maquilla d’un sourire éclatant qui me sembla si sincère que je pris place à ses côtés. Nous restâmes assises silencieuses quelques instants à humer l’air des pins en fixant notre regard sur les rayons dorés qui naissaient timidement.

— Oh, je ne me suis pas présentée, Hugo Loup, enchantée.

Elle me tendit une main ferme, particulièrement puissante pour une personne de son (petit) gabarit. Je la dépassais d’une tête.

— Pétronille Delatour, fille du général Delatour, 44 ans, comptable et célibataire, dis-je pour badiner.

— Le Général Delatour ? Il est toujours en service, il me semble qu’il était à deux doigts de la retraite, non ?

— Vous… …vous connaissez le général Delatour ?

— Oui, dit-elle en riant, j’ai 6 ans d’active, Sergent Hugo Loup pour vous servir !

Elle courba la tête en révérence et son rire se mua en cascade.

Je bafouillai,

— Ex, Ex, Excusez-moi. Je suis si surprise. Pour répondre à votre question le général est à la retraite depuis février dernier, et c’est tant mieux, sa santé et fragile et il vient de perdre son épouse, ma mère. C’est d’ailleurs la raison de ma présence dans ces lieux.

— Je suis désolée de l’apprendre, acceptez mes sincères condoléances dit-elle l’air réellement peiné.

— Merci… et, et vous madame, êtes vous en manœuvres ?

Je me rendis immédiatement compte de la stupidité de cette question. Pourquoi une jeune femme sergent, seule, serait-elle en manœuvres dans une auberge au milieu du Haut Jura ? Je n’avais rien trouvé de mieux pour détourner la conversation. Pétronille quelle sotte vous faites.

— Non je ne suis pas en manœuvre, je suis en congés, j’ai quitté l’armée et je suis actuellement en état de réflexion… pour ne pas dire de doute, ajouta-t-elle avec un clin d’œil.

Cette femme semblait si heureuse, elle avait dans son regard gris une flamme rare.

Nous avons continué à bavarder pendant de longues minutes.

Elle se leva et me dit qu’elle devait rentrer à l’auberge. Elle ôta le tissu soyeux pour le plier soigneusement dans un sac qu’elle jeta sur ses épaules d’un geste vif et enfila un pantalon de course noir.

— Puis-je vous demander quelle est cette sorte de vêtement que vous portiez ?

— C’est un hakama traditionnel porté pour le Taikyokuken au japon.

— Je n’avais jamais rien vu de tel. C’est très beau.

— À bientôt me dit-elle, je suis ravie de cette rencontre, nous pourrions déjeuner un de ces jours, Pétronille ?



— Oui… oui, nous pourrions. J’agitai la main comme une enfant. Passez une bonne journée Lou !

Elle était déjà loin, je l’entendis s’époumoner,

— Appelez-moi Hugo, mon prénom c’est Hugo pas Loup !

Et elle rit de nouveau.

J’ai repris ma course d’un pied léger et le sourire aux lèvres.

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